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Catégorie : Mes Livres

Présentation du roman Confesse

Présentation du roman Confesse

– Qui est ce jeune homme en aube blanche ?

 – C’est Armand de Penthou, monseigneur, qui s’apprête à entrer dans les ordres.

 – Cet individu veut devenir prêtre ? s’étonna l’évêque de Bayeux. Mais c’est impossible, il est beaucoup trop beau, trop élégant. Une telle allure chez un serviteur de Dieu, c’est presqu’un péché ! Je vous le dis, il a la beauté du Diable cet homme-là.

Le diacre répondit d’une voix calme et réfléchie :

 – Allons, monseigneur, dans ce bas-monde, c’est Dieu qui crée la beauté ou la laideur, et non le diable. Si Armand est beau, c’est uniquement par la volonté du Tout-Puissant…

 – Je ne doute pas que ce soit Dieu qui soit à l’origine de la beauté des êtres mais je vous parie que c’est bien le Diable qui ne manquera pas d’insuffler de coupables pensées à certaines paroissiennes qui croiseront ce prêtre à la trop belle figure.

 

Armand de Penthou est un jeune gentilhomme viveur et athée, devenu prêtre par la volonté de son père. Il aime les belles dames, le bon vin ainsi que les jeux de hasard et n’a aucune prédisposition pour la prêtrise. Ses goûts et désirs profanes ne vont pas manquer de l’entraîner dans des mésaventures périlleuses de Caen jusqu’à Marseille, victime de l’arbitraire des juges ou de la jalousie des femmes.

Dans ce roman historique, je vous emmène au début du XVIIIe siècle sur les pas d’un curé libertin qui veut échapper à la vie qu’on lui a imposée. L’humour, la sensualité et l’aventure sont au rendez-vous dans ma nouvelle fresque romanesque.

 

 

Feuilletez le manoir du marchand d’armes

Feuilletez le manoir du marchand d’armes

Le roman commence par le dénouement d’une précédente enquête. Le commissaire Tournebride fait la preuve de son intelligence et de son intuition : 

 

Prologue : L’Affaire Villeroy

Darnétal, Samedi 15 mars 1913

– Si je me suis permis de vous réunir tous en ce lieu, au sein même de la demeure de la victime, c’est pour tenter d’élucider un insondable mystère, savoir de quelle manière et par quelle main madame Villeroy est passée de vie à trépas !

Le commissaire de police Gabriel Tournebride avait fait cette annonce d’un trait, sans reprendre son souffle, comme impatient de parler. Pour être juste, le mot « réplique » ou « tirade » aurait été plus adéquat que celui d’« annonce » puisqu’à n’en pas douter, à cet instant précis, le commissaire se donnait véritablement en spectacle. Il n’aimait rien moins que ce moment savoureux où devant un parterre attentif, il distillait les éléments de son enquête, avec fougue et conviction. Goutte à goutte, il se plaisait à reconstituer la recette élaborée par le meurtrier pour concocter son crime, restituant peu à peu chaque ingrédient utilisé, chaque instrument, chaque geste, comme s’il avait été lui-même physiquement présent au moment des faits.

Les mains croisées derrière le dos, Gabriel Tournebride se tut. Il attendait, esquissant un léger sourire qui rehaussa les pointes de sa moustache. Il s’était efforcé de garder le silence quelques secondes, juste le temps de toiser un à un les différentes personnes assises devant lui, aussi muettes et assidues que des religieux lors du sermon de leur abbé.

La voix rude du commissaire résonna de nouveau dans le petit salon, faisant tressaillir d’émoi la jeune domestique qui se tenait assise sur une bergère, son fessier à demi posé sur la brocatelle. Depuis qu’elle était au service de madame Villeroy, la timide Jeanne n’avait jamais eu l’occasion, ni la permission de s’asseoir dans les luxueux fauteuils de sa maîtresse. Elle se sentait mal à l’aise, n’osant s’enfoncer franchement dans le moelleux des coussins brodés. Son anxiété était en outre amplifiée par ce commissaire volubile, à la silhouette longiligne et féline, qui s’agitait devant elle, foulant sans relâche le grand tapis de velours. La voix éclatante de l’homme avait des intonations rocailleuses, comme si sa langue faisait rouler les mots dans sa bouche avant de se décider à les laisser jaillir. Lorsqu’il était en proie à l’exaltation, comme à ce moment, sa voix semblait lui jouer un tour de malice, se déréglant de manière infime, laissant la fin de certaines phrases s’envoler vers des sonorités flutées :

– Pour reprendre les faits de façon minutieuse, il faut se reporter six jours auparavant, la veille de cette funeste nuit du 8 au 9 mars exactement, où madame Villaroy a rendu l’âme à l’aube de ses cinquante-cinq ans dans sa maison de Darnétal. D’après les divers témoignages recueillis et compilés, nous savons qu’en début d’après-midi du dimanche, vers 14h30, une violente dispute a retenti dans le petit salon où nous nous trouvons réunis. Cette peu discrète altercation opposait madame Yvonne Villeroy avec le dénommé Gilles Sanson, ici présent, déclara-t-il en montrant du doigt un homme de taille moyenne, d’une vingtaine d’années, assis sur une chaise les mains menottées. Derrière lui, un inspecteur à la corpulence d’un ours ne le quittait pas d’un centimètre, l’escortant aussi sûrement qu’une ombre reste attachée à une silhouette.

– Monsieur Sanson était un habitué des lieux puisque, pour utiliser un terme convenable, il était, de son propre aveu, le… sigisbée de madame. Enfin pour être clair de tous, et pour reprendre une expression plus grivoise qu’affectionne l’inspecteur Poncet, il était son gigolo.

A l’annonce de son nom, le plantigrade engoncé dans son manteau noir afficha un large sourire goguenard.

– Depuis plus de deux années, monsieur Sanson, vous fréquentiez la maîtresse des lieux, pourtant votre aînée de près de trente printemps, reprit le commissaire. La porte de la chambre de madame Villeroy vous était ouverte, ainsi que son lit pour l’y rejoindre régulièrement. Geste que vous ne décliniez pas de faire car dans le même temps, elle vous ouvrait son portefeuille. En somme, elle bénéficiait de vos caresses dès lors que vous bénéficiez de ses largesses.

– Je n’ai jamais nié le fait d’être son amant, s’insurgea l’homme menotté, cela ne veut pas dire pour autant que je sois son meurtrier ! Je suis innocent du crime dont on m’accuse !

Marius Poncet lui asséna une rude tape sur l’épaule pour le faire taire sur le champ.

– Nous reviendrons sur ce point dans un instant si vous le permettez, monsieur le suspect. Pour l’heure, je vous demanderai de garder le silence si vous ne voulez pas que l’inspecteur Poncet vous y force à sa manière. Et croyez-moi sur parole si je vous assure que s’il n’a pas ma diplomatie, il sait se montrer tout autant persuasif.

En écho à cette déclaration, l’inspecteur bomba le torse de satisfaction, prenant la remarque de son supérieur pour un compliment.

– Deux heures après ladite dispute, une collation a été prise chez un voisin de la rue Sadi Carnot, chez le docteur Laine ici présent, lança-t-il en saluant de la tête un vieil homme à la barbiche blanche effilée.

Le praticien, habillé d’un élégant costume de flanelle blanc, fit un léger signe de tête pour répondre au salut du commissaire.

– Si je ne m’abuse, docteur Laine, ce jour-là, trois personnes se sont présentées à votre porte.

– C’est cela même, commissaire, j’avais invité Yvonne Villeroy à venir prendre une tasse de thé agrémentée de menues friandises, comme tous les dimanches. C’était une sorte de tradition, un rite immuable entre Yvonne et moi. Vous devez savoir que les personnes âgées comme nous affectionnent ce genre de petites habitudes. Rien ne nous rassure plus que les activités pérennes. Et ce jour-ci, comme à chaque fois, Yvonne était accompagnée de mademoiselle Evrard.

– Sa gouvernante, si je ne m’abuse ?

– Je préférerais le terme d’amie, coupa sèchement une femme d’une quarantaine d’années, les cheveux châtains noués en chignon, ses mains posés hiératiquement à plat sur ses genoux. Certes, cela fait 19 ans que j’occupe le poste exigeant de gouvernante au service de madame Villeroy, donnant mes consignes aux domestiques pour tenir la maison. Il faut un chef à la domesticité pour que la pagaille ne s’installe pas, tout comme le quartier-maître règne sur les matelots pour permettre la bonne marche d’un navire.

– Je vois, mademoiselle, je vois.

– Néanmoins lorsque vous êtes au service d’une personne depuis tant d’années, des liens peuvent se créer. Ce fut le cas entre madame Villeroy et moi. Avec le temps, je suis devenue son affidée…, lâcha-t-elle la voix brusquement assaillie de sanglots, sa… sa confidente… Ainsi je ne pense pas avoir usurpé le titre d’amie. Personne ne la connaissait autant que moi… personne ne la pleurera autant que moi, lança-t-elle d’un ton plus ferme comme si elle voulait faire une déclaration d’amour par-delà la mort.

– Je confirme qu’Yvonne Villeroy était très liée à mademoiselle Evrard, ajouta le docteur d’une voix péremptoire. Elles étaient très complices, telles deux sœurs.

– Qui était la troisième personne à sonner à votre porte, docteur ?

– Elles étaient accompagnées de monsieur Sanson.

– Avez-vous remarqué quelque chose d’inhabituel ce lundi, docteur ? demanda le commissaire.

– Non, pas vraiment… Enfin… J’ai juste trouvé Yvonne plus pâle que de coutume, les yeux plus fatigués. Je lui en ai d’ailleurs fait la remarque et je lui ai proposé de l’ausculter. Elle a refusé, prétextant que sa mauvaise mine était le fruit d’une suite de mauvaises nuits, qu’il n’y avait pas de quoi s’alarmer. Je n’ai pas insisté. Elle fut de toute façon de bonne compagnie comme toujours, peut-être moins volubile que d’habitude, un peu plus éteinte.

– Que s’est-il passé chez vous ?

– Nous avons pris le thé comme convenu puis nous avons fait un tour de jardin malgré le froid, visitant ma serre et mon laboratoire, raconta le vieil homme en caressant sa barbiche du bout des doigts.

– Le laboratoire où vous celez tous vos remèdes et autres breuvages nécessaires à la pratique de la médecine ?

– C’est cela même ! répondit le vieux praticien. Je me souviens avoir montré certains flacons enfermés dans un placard vitré, notamment celui contenant de l’arsenic. J’ai même proposé à Yvonne Villeroy de lui concocter un petit remède salvateur contre l’asthénie[1], un remède qu’on nomme la liqueur de Fowler. C’est un mélange de solution d’arsenic et de bicarbonate de potassium qui se révèle être un tonique efficace.

– C’est ce flacon d’arsenic qui a disparu par la suite ?

– Effectivement, mais je ne m’en suis rendu compte que le lendemain lorsque j’ai eu vent de l’empoisonnement de ma voisine.

– A votre avis, qui aurait été en mesure de voler le flacon ? demanda-t-il à brûle-pourpoint.

Le docteur Laine ne répondit pas dans l’immédiat, cherchant les mots appropriés pour ne pas paraître inconvenant ou irrespectueux envers les personnes présentes :

– Dans l’absolu, vu que nous nous sommes tous égaillés dans mon jardin, tout le monde a eu l’occasion, à un moment ou à un autre, de revenir dans mon laboratoire sans y être vu, de prendre la clef dans le tiroir et d’ouvrir le placard afin de s’emparer du flacon.

– Donc vous affirmez que tout le monde a pu se procurer l’arsenic ?

Il n’eut pas le temps de répondre qu’une voix criarde et tranchante se fit entendre. Mademoiselle Evrard ne pouvait en supporter davantage et le fit savoir de la manière la moins discrète possible :

– Commissaire, à quoi rime cette odieuse mascarade ? Vous savez, tout comme moi, que le meurtrier n’est autre que Sanson ! C’est lui, le bellâtre, le viveur, le… le foutu séducteur, l’infâme suborneur qui… qui a empoisonné ma maîtresse ! Pourquoi cherchez-vous à nous abaisser au même niveau que lui en suggérant que nous avons eu accès au flacon ?

– Il n’était en rien mon attention d’accuser qui que ce soit, je voulais juste relever tous les éléments à notre disposition sur ce regrettable décès.

L’homme menotté s’était déjà redressé sur sa chaise, jetant un regard mauvais en direction de la gouvernante. Nul doute qu’il avait dans l’intention de lui dire ses quatre vérités mais une œillade impérieuse de l’inspecteur Poncet le fit rester coi.

– Ceci étant dit, reprenons le déroulement de la journée si personne n’y voit d’inconvénient. Vous êtes ensuite rentrés à la maison de madame Villeroy ?

– A 18 heures exactement, précisa mademoiselle Evrard dont les joues creuses étaient encore empourprées par son brusque accès de colère. Le dîner était prévu pour 19h30. Le docteur Laine avait été convié à rejoindre notre table.

– C’est durant ce dîner que la dispute entre monsieur Sanson et madame Villeroy a refait surface ?

– Oui, répondit la gouvernante en foudroyant du regard le prisonnier. Oui, et elle fut plus véhémente que jamais. Grisé par plusieurs rasades de Côte de Blaye, Sanson a trouvé le courage d’annoncer à la cantonade qu’il allait quitter madame, qu’il avait rencontré une femme plus belle, plus jeune et qu’il irait la rejoindre dès le lendemain. Croyez-moi sur parole si je vous dis que madame en fut particulièrement meurtrie. Ce n’était pas la première fois qu’une telle scène se produisait. En manipulateur hors pair, Sanson menaçait souvent de partir, espérant pour le prix de sa fidélité, ou du moins de sa présence, recevoir une solide rémunération. Je ne saurais dire pourquoi, peut-être était-ce par le ton franc et bravache qu’il employait ou était-ce en voyant le regard éperdu de madame, mais je compris que cette fois Sanson ne bluffait pas… Il comptait réellement partir. Sous le coup de la colère et de la tristesse, madame perdit tout sens commun, elle s’épancha de manière indécente, disant que cela ne se pouvait, qu’elle l’aimait trop, qu’elle ne pouvait se passer de lui…

– Mademoiselle Evrard dit vrai, commissaire, intervint le docteur Laine. Ce moment fut particulièrement désagréable. Je me sentais gêné d’assister à une telle scène vaudevillesque.

– Voyant que sa soudaine déclaration enflammée ne suffisait pas à faire plier le jeune homme, continua la gouvernante d’un ton lugubre, madame se montra soudain plus agressive, le menaçant de ne plus lui donner le moindre centime, de le réduire à la plus vile misère. Loin de l’inquiéter, ces propos firent rire Sanson. Il affirmait qu’il s’en moquait bien puisqu’il avait trouvé une femme plus fortunée que madame, et ce qui ne gâtait rien beaucoup moins fripée, beaucoup moins fanée qu’elle. Je vous cite là les propres mots de cet immonde individu.

– Ce fut horrible, monsieur le commissaire ! poursuivit le docteur en s’épongeant les sourcils avec son mouchoir d’un geste frénétique comme s’il tentait d’effacer un mauvais souvenir qui repassait devant ses yeux. Yvonne était hors d’elle ! Elle versait des torrents de larmes, s’étouffait de rage, l’insultant de façon ignominieuse avec un vocabulaire ordurier qui appartient d’ordinaire aux gens de basse condition. Elle lui fit savoir qu’elle l’avait couché sur son testament mais que devant sa conduite inqualifiable, elle irait voir son notaire le lendemain aux premières heures pour modifier ses conditions testamentaires. Je vous jure que son corps tremblait aussi fortement que si Yvonne était en train de convulser. L’espace d’un instant, j’ai cru qu’elle était en proie à une crise d’apoplexie.

– Madame quitta la table comme une furie, poussant des cris semblables aux halètements d’une bête blessée. J’ai voulu la rejoindre pour voir si elle n’avait besoin de rien, pour… pour la consoler, ajouta la gouvernante en baissant les yeux. Mais madame m’a fait savoir qu’elle voulait rester seule dans sa chambre. La soirée s’est achevée bien tristement de cette manière. Le docteur est rentré chez lui. Gilles Sanson a regagné sa chambre au premier étage, à l’autre bout du bâtiment, une petite chambre qui donne sur le jardin. Quant à moi, j’ai aidé Jeanne à débarrasser la table. J’avais hâte d’effacer les dernières traces de cette affreuse soirée, tant dans mon esprit que dans la salle à manger.

 

Gabriel Tournebride commença à marcher en long, en large et à travers le salon. Les mains entremêlées derrière son dos.

L’inspecteur Buffard qui était resté dans l’embrasure de la porte depuis le début de l’audition avait compris que son supérieur était en train de bouillonner intérieurement. Cela ne faisait que deux mois qu’il était sous les ordres du commissaire mais il commençait à bien le cerner. Il savait que Tournebride était impatient de reprendre la parole, de prendre le premier rôle pour faire connaître à tous le fruit de son enquête, le résultat de ses cogitations. Pourtant le commissaire continuait son va-et-vient incessant, préférant laisser les témoins révéler une dernière fois leurs versions des faits.

– Et c’est dans la nuit que le drame est survenu ? lâcha-t-il d’un jet, sans prendre la peine de relever la tête, se contentant de fixer le bout de ses chaussures en mouvement.

– Oui, monsieur. Ce lundi, Jeanne est venue lui apporter son petit-déjeuner à 9h00 dans sa chambre. Seulement madame ne répondait pas, ni à ses frappements, ni à ses appels. La porte était fermée à clef. Cela n’avait rien d’inhabituel. Madame s’enfermait souvent à double tour la nuit. Il nous suffisait de frapper pour qu’elle se lève et vienne nous ouvrir au petit matin. Au bout de quelques minutes, Jeanne vint me trouver dans l’officine, complètement affolée. Je pris le double des clefs et lui emboitai le pas jusqu’à la chambre. J’ai… j’ai tourné la clef et…

– Et ?

– Nous avons vu madame dans son lit, allongé sur le dos, les bras en croix, les draps souillés de vomissures… Jeanne a poussé un cri de terreur ! J’ai eu toutes les peines à la calmer. Je lui ai ordonné de quérir le secours du docteur Laine. Ce qu’elle a fait sans tarder. Cinq minutes après, à peine, le docteur est arrivé, ayant juste eu le temps d’enfiler un peignoir par-dessus son pyjama.

– Je ne pus que constater le décès de ma voisine. Je l’ai trouvée étendue sur son lit, la bouche béante, le visage livide, les yeux couvert d’un voile visqueux. Des matières sanguinolentes se trouvaient dans son vomi. Il ne fallait pas être sorti de la cuisse de Jupiter pour comprendre qu’elle avait été victime d’un empoisonnement. En comparant avec la physionomie et les vomissements d’individus morts par ingestion d’arsenic, je soupçonnais qu’elle soit morte de cette manière. Comme vous le savez, en présence d’un de vos inspecteurs, j’ai réalisé une petite expérience dans mon laboratoire. En tant normal, l’arsenic est totalement inodore sauf…

– Sauf ?

– Sauf lorsqu’il est soumis à une forte chaleur, lors de sa sublimation. Pour se faire, j’ai chauffé au bec bunsen une cuillère contenant du vomi de la victime. Bientôt, en se volatilisant au feu, le contenu de la cuillère a rendu une odeur alliacée[2], l’odeur caractéristique de l’arsenic.

– Et c’est à ce moment que vous avez découvert que votre flacon d’arsenic avait mystérieusement disparu de votre laboratoire ?

– C’est cela même.

Le front du commissaire se fronça. Il s’immobilisa d’un coup, entrecroisant ses longs bras sur son torse. Il avait la mine grave d’une vigie sur son mât de hune, fouillant le brouillard des yeux afin d’y déceler un danger imminent risquant d’entraîner la perte du navire.

– Qu’avez-vous remarqué d’anormal dans la chambre de la victime ? demanda-t-il de sa voix rude.

– Je vous l’ai déjà expliqué plusieurs fois, répliqua la gouvernante agacée.

– Je sais bien, mademoiselle mais cela me semble important pour l’heure.

– Comme je vous l’ai déjà dit, le docteur et moi avons constaté que la clef de la chambre de madame avait disparu. La chambre avait été fermée à double tour et pourtant la clef avait disparu.

– La fouille de la chambre par mes hommes a confirmé vos propos à tous les deux. N’est-ce pas curieux que madame Villeroy se soit enfermée dans sa chambre après sa dispute mémorable de la veille et qu’aucune clef ne soit retrouvée à l’intérieur ?

– Je ne vois qu’une explication valable à votre soi-disant mystère, monsieur le commissaire, intervint le vieux médecin en dissimulant mal l’ironie qui effleurait son propos. Un individu a dû réussir durant la nuit à se faire ouvrir la porte de la chambre d’Yvonne et qu’il en ait profité pour l’empoisonner. Il a ensuite refermé la porte derrière lui, emportant la clef.

– C’est une possibilité, docteur.

– Nous n’avons en outre retrouvé aucun flacon d’arsenic dans la chambre, poursuivit mademoiselle Evrard.

– Exact ! Rien dans la chambre. Par contre lors de la fouille, un de mes hommes a déniché un petit flacon en grès dans un massif de buis qui longe la maison. Nous savons sans l’ombre d’un doute que ce flacon a contenu de l’arsenic. Et comme vous le savez tous, où se situe précisément ce fameux massif de buis ?

– Sous la fenêtre de Gilles Sanson ! répondirent d’une même voix mademoiselle Evrard et le docteur Laine.

– Parfaitement ! Juste sous la fenêtre de sa chambre, comme si, surpris par la rapidité de notre perquisition, monsieur Sanson fut contraint de se débarrasser de ce flacon compromettant en le jetant par la fenêtre, espérant sans doute qu’il échappe à l’œil de mes limiers.

– Pas du tout ! Je n’ai rien fait ! cria le jeune homme. Je n’ai rien jeté par la fenêtre !

Il avait lâché ce cri subitement, d’une voix déchirante, d’une voix qui sombre face à la tourmente qui l’assaille. L’inspecteur Poncet le fit taire en poussant un ordre bref, le même genre d’ordre que l’on lance à un chien désobéissant. L’homme menotté n’eut d’autre choix que d’obtempérer mais tous avaient eu le temps d’entendre sa dernière réplique : « Je n’ai jamais touché à ce foutu flacon ! »

Comme pour lui maintenir encore plus profondément la tête sous l’eau, mademoiselle Evrard prit de nouveau la parole pour préciser qu’un autre objet avait disparu de la chambre :

– Sa chevalière ! Sa chevalière en or avait été volée ! Elle ne s’en séparait jamais. Demandez à qui vous voudrez, monsieur le commissaire, elle ne quittait jamais ce bijou de famille. Elle l’avait constamment sur elle.

– Personne n’est encore au courant de ce fait mais je puis vous le révéler désormais : l’inspecteur Buffard a retrouvé ce précieux bijou…

– Où donc ? demanda le docteur Laine intrigué.

– Bien dissimulé, dans le col d’une chemise qu’on a soigneusement recousu. Et je ne surprendrais personne en annonçant que cette chemise est celle de Gilles Sanson et qu’elle fut retrouvée dans sa chambre, dans sa penderie…

Un concert d’onomatopée suggérant à la fois l’indignité, le dégoût et la surprise se fit aussitôt entendre.

Cette dernière révélation divulguée par le commissaire avait tout de l’estocade. Le dos de Sanson donna l’impression de s’affaler sous le poids de la nouvelle. L’homme comprenait que la distance qui le séparait de la guillotine s’amenuisait inexorablement. Avec cette dernière preuve, n’importe quel juré à la Cour d’assises voterait pour sa condamnation.

 

Le corps de Gabriel Tournebride se mit de nouveau en mouvement. A chaque pas, ses épaules imprimaient un léger balancement. A le voir déambuler ainsi, calmement, Thomas Buffard trouvait que son supérieur avait tout de l’allure de ces guépards qu’il avait pu observer à Oubangui-Chari lors de son service militaire, une allure placide et majestueuse. Dans la savane, les guépards se mouvaient de cette manière à travers les hautes herbes de la Savane, presque l’air de rien, afin de s’approcher au plus près du troupeau d’antilopes. A ce moment précis, son chef se rapprochait lui aussi de sa proie, la démarche nonchalante.

Sans suspendre son va-et-vient dans le petit salon, le commissaire reprit la parole :

– En définitif, mesdames et messieurs, tout désigne Gilles Sanson comme le coupable. Il a un mobile évident : tuer madame Villeroy avant qu’elle ne modifie son testament et qu’elle ne le déshérite. Et nous savons aujourd’hui par le notaire qu’il a bien hérité d’une coquette petite somme depuis le décès fort opportun de son ancienne maîtresse. De plus, il a eu l’occasion de sévir en s’emparant du flacon d’arsenic chez le docteur et pour maints raisons, il est possible qu’il se soit introduit au cours de cette nuit dans la chambre de son ancienne maîtresse. La seule chose que nous ne savons pas c’est s’il a eu effectivement l’intention de la tuer. Lors d’un meurtre, il faut la conjonction de ces trois choses : le mobile, l’opportunité et l’intention. Mais je le répète, nous ne savons pas s’il a eu l’intention de tuer madame Villeroy. Voyez-vous, j’ai soumis le flacon à l’examen d’un de mes collègues expert en dactyloscopie[3]. Il n’a retrouvé aucune empreinte digitale de monsieur Sanson sur l’objet du crime…

– La belle affaire ! Il aura eu soin d’effacer ses empreintes après avoir commis son meurtre, objecta le docteur étonné par la tournure que prenait cette audience.

– C’est effectivement ce qu’il a pu faire, docteur. Néanmoins quelque chose ne colle pas. Comment un homme qui prend la précaution d’effacer ses empreintes peut-il être aussi négligent pour jeter l’arme du crime pile sous sa fenêtre ?

– Il a peut-être paniqué au moment de la fouille ? expliqua mademoiselle Evrard.

– Cela me semble peu probable. Il se doutait bien qu’une perquisition aurait été décrétée… Autre élément qui me turlupine, comment ce petit flacon en grès a-t-il pu choir du premier étage sans se briser en mille morceaux ?

– Vous nous avez dit que le flacon avait été jeté dans le massif d’un buis. Sans doute que l’épaisseur du feuillage a amorti la chute du flacon ?

– C’est fort possible, mademoiselle, sans être certain pour autant. Je me suis demandé aussi pourquoi le suspect avait eu l’imprudence de garder avec lui la chevalière.

– Simplement parce qu’elle a une grande valeur monétaire. Il espérait la revendre à meilleur prix, suggéra le médecin.

– N’oubliez pas que s’il a commis ce meurtre, docteur, il savait que madame Villeroy l’avait couché sur son testament et donc qu’il hériterait d’une somme assez conséquente. Avait-il besoin de s’encombrer d’un objet aussi compromettant que la chevalière, sachant ce qu’il risquait si elle était découverte parmi sa garde-robe, alors qu’il était le principal testamentaire de sa victime ? C’est illogique.

– Je crois plutôt, monsieur le commissaire, que vous faîtes grand cas de la prétendue intelligence de Gilles Sanson. Pour ma part, je pense qu’il est plus sot que vous ne le pensez. Et puis, je suppose qu’il arrive aux meurtriers de commettre d’énormes erreurs en réalisant leur méfait.

– C’est ce qui arrive parfois mais il arrive également que les policiers en commettent en faisant leurs enquêtes. Alors j’ai retourné le problème dans tous les sens. Si les éléments qui accablent Sanson apparaissent peu à peu bancals ou incohérents, c’est que quelque chose ne colle pas avec cette version des faits.

– Que voulez-vous dire ?

– C’est l’inspecteur Buffard qui m’a soufflé, fort innocemment, la solution à ce mystère. En pénétrant dans la chambre de la défunte, il a proféré un commentaire du genre : « Cette pièce est finement rangée. On dirait qu’elle a mis sa chambre en ordre avant de partir en voyage. C’est ce que faisait à chaque fois une de mes voisines lorsqu’elle allait séjourner chez son frère, elle pliait tout son linge, replaçait ses bibelots comme si cela la rassurait de partir en rangeant tout, en agençant tout. » Cette idée m’a travaillé pendant plusieurs jours et j’en suis venu à la conclusion que madame Villeroy a effectivement eu soin de préparer son départ.

– Que voulez-vous dire ? s’offusqua mademoiselle Evrard abasourdie. De quel départ faites-vous mention ? Il n’était nullement question que madame quitte la maison. Je ne comprends pas un traître mot de ce que vous avancez !

– Je veux parler d’un « grand voyage » au sens littéraire du terme, un voyage sans retour si vous préférez. Et oui, je peux vous certifier que personne n’a jamais assassiné madame Villeroy dans la nuit du 8 au 9 mars. Personne…

– Personne ?

– Oui, personne… Mis à part elle !

– Vous êtes en train de nous dire que…

– Que madame Villeroy s’est suicidée ! Exactement, docteur. Au cours de la dispute de l’après-midi et surtout au cours de cet horrible dîner dont vous m’avez relaté les soubresauts, madame Villeroy a réalisé que son amant allait bel et bien la quitter. Ce fut un déchirement pour elle. Malgré la différence d’âge entre eux, malgré le fait qu’il monnayait sans vergogne son affection, je suis intiment persuadé qu’elle l’aimait. L’idée de le perdre, de le savoir dans les bras d’une autre femme lui était devenue insupportable. L’envie d’en finir devait la tarauder depuis des jours et ce lundi, alors que son désespoir était à son point culminant, elle trouva le courage de dérober le flacon d’arsenic dans votre placard.

– Ce n’est qu’une supposition !

– Non, docteur, c’est plus qu’une supposition. C’est une certitude. Il vous suffit pour vous en convaincre de vous révéler que les seules empreintes digitales trouvées sur la poignée et la vitre du placard sont les vôtres et celles de madame Villeroy. Et pas du tout, celles de Gilles Sanson. Vous allez sans doute m’alléguer qu’il a pu effacer ses empreintes mais je vous assure qu’il n’aurait pu le faire sans effacer les vôtres ou celle de votre voisine.

Un silence de catacombe flotta dans la pièce à l’instant où le commissaire achevait sa phrase. Seul se fit entendre dans l’âtre le crépitement languissant d’une bûche rongée par les flammes.

– Vous comprenez la suite, poursuivit Tournebride. Madame Villeroy est retournée dans sa chambre après ce dîner mouvementé, réalisant que ses espoirs étaient bel et bien envolés, ainsi que son envie de vivre. Elle s’est peignée, a mis en ordre ses affaires, a rangé sa chambre avant de s’allonger sur son lit. Je l’imagine faire tout cela avec sérénité, sure d’avoir pris la bonne décision. Et tel Socrate avalant la ciguë, sans trembler, madame Villeroy a ingurgité l’arsenic, laissant le poison faire son œuvre… C’est bel et bien un suicide et non un crime. Inspecteur Poncet, veuillez libérer Sanson de ses entraves, ordonna le commissaire d’une voix quasiment martiale. Puisqu’il n’y a pas eu de meurtre, il ne peut y avoir de meurtrier. Le prévenu est désormais libre de ses faits et gestes.

Sans perdre un instant, le solide policier s’exécuta. Il sortit une petite clef de sa poche et délivra l’homme de ses menottes.

Une voix se fit brusquement entendre. Une voix volontairement offensive pour contrecarrer l’argumentation du policier. Le docteur Laine, en authentique scientifique et indécrottable cartésien, ne se sentait pas satisfait tant que toutes ses interrogations n’avaient pas eu de réponse :

– Sans vouloir apporter un bémol à votre brillant exposé, monsieur le commissaire, vous oubliez la clef ! Si Yvonne s’est réellement suicidé comme vous le supposez, on aurait retrouvé la clef à l’intérieur, quelque part dans sa chambre.

Sans sembler avoir écouté la remarque du praticien, Tournebride fronça les sourcils et d’une voix faussement sévère, il s’adressa à Marius Poncet :

– Inspecteur ! Je crois vous avoir ordonné d’enlever les menottes des poignets de monsieur Sanson !

– Mais c’est… c’est ce que je… je viens de faire, chef, balbutia le colosse qui écarquillait les yeux d’étonnement.

– Je vois bien, mon vieux, mais je ne vous ai pas donné l’ordre de ranger les menottes dans votre poche car elles doivent encore servir aujourd’hui.

– Ah bon, commissaire ?

– Elles vont juste passer des poignets de monsieur Sanson à ceux de… mademoiselle Evrard, lâcha-t-il subitement en plongeant son regard d’acier dans celui de la gouvernante.

Tournebride ne fut pas mécontent du petit effet que sa phrase venait de produire. Il avait l’impression qu’il venait de jeter un pavé dans une mare paisible, agitant soudain la surface de l’eau. Son accusation avait provoqué des remous parmi son auditoire, tel le caillou lors de son impact dans la mare faisant naître des vaguelettes qui, en cercles concentriques, troublent la sérénité de l’étendue d’eau. A voir l’émotion provoquée par sa déclaration, il songea qu’à défaut d’un pavé, c’est un véritable rocher qu’il avait jeté. Il n’eut pas la patience d’attendre que le brouhaha cesse, préférant hausser le ton pour reprendre son discours, sans quitter des yeux mademoiselle Evrard :

– Depuis le début de notre petite audience, vous avez eu du mal à cacher votre acrimonie pour monsieur Sanson mais je ne juge pas cela. En bon policier, je ne juge pas les sentiments, juste les passages à l’acte.

– Mais vous avez perdu la raison, je n’ai tué personne ! répondit-elle, le regard vacillant sous l’effet de l’émotion.

– Heureusement que vous n’avez réussi à tuer personne ! Néanmoins vous n’avez pas ménagé vos efforts pour mener votre victime à la mort. Vous avez profité de la situation, vous avez brouillé les pistes pour mener Sanson jusqu’à l’échafaud.

– Comment ça ? intervint le docteur éberlué. Que nous chantez-vous là, commissaire ? Vous déraisonnez !

– Non, j’ai toute ma raison. Elle me fut même nécessaire pour démêler l’écheveau de ce mystère. Imaginons un peu la scène ce mardi à l’aube, lorsque Jeanne et mademoiselle Evrard découvrent madame Villeroy sans vie. Vous comprenez tout de suite la tragédie qui s’est déroulée dans cette chambre, mademoiselle. Vous réalisez que par désespoir, elle a mis fin à sa vie. Pour vous, et vous n’avez pas tort, le responsable, c’est son gigolo, cet infâme individu qui se jouait de ses sentiments durant des mois et qui pour finir l’abandonnait pour une autre. Vous n’acceptez nullement cette situation. Vous voulez venger votre maîtresse, et même votre amie comme vous le dites vous-même, votre unique amie, dirai-je pour être exact. A cet instant, devant le corps sans vie de madame, vous ne désirez rien d’autre que de lui faire payer son ignominie, et lui faire payer au prix fort. En tant que gouvernante, vous avez l’habitude gérer les situations de toute sorte et de réagir efficacement. Vous prenez soin d’éloigner la pauvre Jeanne en l’envoyant chercher votre voisin. Vous savez que vous n’avez guère de temps pour agir mais cela sera suffisant pour tenter de dérouter les futurs enquêteurs. Vous voulez effacer toute trace de suicide et vous allez le faire avec un sang-froid redoutable : Vous allez jusqu’à la table de chevet, vous vous emparez du flacon en grès, vous l’essuyez et le cachez dans votre tablier. Vous récupérez également la chevalière en or, estimant que la disparition d’un objet de valeur serait une charge supplémentaire contre l’accusé. Ah, une chose importante, vous prenez soin de subtiliser la lettre d’adieu que votre maîtresse a pris soin d’écrire.

– Quelle lettre ? demanda la gouvernante en jouant l’étonnée.

– Allons, ne faîtes pas l’innocente, mademoiselle. C’est un rôle qui ne vous sied guère désormais. Sur le bureau, vous avez trouvé une lettre écrite de la main de madame Villeroy, adressée à son amant ingrat. Vous avez arraché la première feuille du bloc de papier à lettres afin que nul ne puisse un jour avoir vent des intentions de votre maîtresse. Seulement dans votre précipitation, vous avez omis d’enlever la feuille du dessous… Vous connaissez pourtant comme moi ce jeu auquel s’adonnent parfois nos écoliers désœuvrés : rien que le geste d’appuyer sur la plume pour écrire suffit pour imprimer sur les pages suivantes la marque de l’écriture. On découvre d’infimes sillons couvrant la feuille du dessous. Pour les révéler au grand jour, il suffit à nos écoliers de griffonner avec un fuseau. Sous cet effet, l’écriture surgit comme par enchantement. C’est ce qu’a fait l’inspecteur Buffard en ma présence. L’espace d’un instant, il est retombé en enfance, grisonnant le papier et nous révélant du même coup les derniers mots de madame Villeroy.

Le commissaire Tournebride marqua une nouvelle pause comme pour laisser à son auditoire le temps de digérer toutes les informations déversées. Il comprenait que vu la taille du morceau qu’il venait de leur servir, il fallait attendre quelque peu avant d’apporter le plat ultime, le dessert, la cerise sur le gâteau. La pause ne fut guère longue car comme tous ses subalternes auraient pu en témoigner, Tournebride avait une patience relative. Il se tourna vers Laine et, le sourire aux lèvres, la pointe droite de ses moustaches coincée entre son majeur et son index, il déclara :

– Docteur, vous m’avez posé une question sur cette fameuse clef qui avait disparu. J’ai dédaigné y répondre tout à l’heure mais je vais enfin satisfaire votre curiosité. Pour couronner le tout, pour parfaire sa petite mise en scène, mademoiselle Evrard a pris soin de récupérer la clef de sa maîtresse. Pour que personne ne pense au suicide, il fallait que la porte ait été fermée à clef sans qu’il n’y ait trace d’une clef à l’intérieur. Il fallait que la police reste persuadée que le meurtrier ait refermé la porte à clef après avoir commis son méfait. Vous comprenez ? Voilà toute la subtilité de sa petite machination. Et donc, lorsque vous accourez en tenue peu idoine pour venir au secours de votre chère voisine à la demande de Jeanne, tous ses subterfuges sont en place. Il ne lui reste qu’à semer quelques indices : le flacon qu’elle dépose dans le jardin sous la fenêtre de son ennemi, la chevalière qu’elle coud dans sa chemise. Tel un Petit Poucet mal intentionné, elle laisse dans son sillage des graviers pour permettre de remonter la piste jusqu’au « coupable » qu’elle a bien voulu nous désigner. Ce fut d’ailleurs sa principale erreur. Trop d’indices mis en évidence contre Sanson n’ont fait qu’éveiller ma suspicion. C’était trop flagrant. Il y avait forcément une autre explication.

 

Se sentant prise sous le regard croisé des policiers, de Jeanne, du docteur et de Sanson, mademoiselle Evrard sentait qu’elle devait prendre la parole. Son visage n’exprimait désormais aucune émotion particulière. Elle semblait presque soulagée d’en finir. Seule la blancheur de son teint trahissait quelque peu son émoi. Elle se montrait si impassible, si flegmatique malgré la situation qu’elle aurait fait l’admiration des Stoïciens de l’Antiquité. Elle resserra son chignon d’un geste mécanique. Elle donna quelques petites tapes sur les pans de sa robe pour tenter d’enlever un faux-pli. Se décidant enfin à ouvrir la bouche, elle laissa échapper d’un ton froid et mesuré :

– Ce petit monsieur n’était qu’une ordure ! Il fallait qu’il paie pour la mort de madame. C’est lui qui l’a tué en lui assénant des mots trop durs, en lui lançant au visage des saillies aiguisées comme des épées. Il l’a tellement blessée, tellement meurtrie qu’elle a préféré en finir plutôt que de souffrir plus que de raison. Alors oui, j’ai décidé de lui faire porter le chapeau, de brouiller toutes les pistes pour qu’il soit condamné pour meurtre et qu’il ait la tête coupée sur l’échafaud.

– Je vous comprends, mademoiselle, ajouta le commissaire, j’éprouve le même mépris que vous pour cet individu mais en bonne police dans un État de droit, on ne peut laisser les citoyens faire justice eux-mêmes. C’est pour cette raison que je vous arrête pour tentative d’homicide sur la personne de Gilles Sanson.

A ces mots, elle se leva de son fauteuil et décrocha le long tablier blanc qui lui ceignait les hanches. Jeanne la trouva plus menue, plus fragile que de coutume. Elle avait perdu le charisme sévère qui l’habitait. Sans trembler, la gouvernante tendit ses bras à l’inspecteur Poncet pour qu’il lui passe les menottes. Elle avait fait ce geste avec une grande dignité.

Alors qu’elle était emmenée en dehors de la pièce, elle fit une curieuse moue qui plissa sa lèvre inférieure, jetant un regard fier en direction de Gilles Sanson. Tournebride songea que cette femme avait un sens si aigu de la justice qu’il ne serait pas surpris d’apprendre un jour qu’elle ait mis fin à ses jours en prison.

Le commissaire et l’inspecteur Buffard lui emboitèrent le pas, laissant les occupants de la maison à leur stupéfaction. Tant d’événements avaient bouleversé leur quotidien en peu de temps qu’il faudrait de la patience pour réaliser le tragique de la situation.

 

Sur le perron, Tournebride porta une fine cigarette à ses lèvres, regardant d’un œil satisfait la prévenue être installée dans la voiture de police. Sur sa gauche, la silhouette trapue de Thomas Buffard s’immobilisa. Il accepta d’un clignement d’œil le briquet que son adjoint lui présentait. Le jeune homme ne fumait jamais mais il avait pris l’habitude de s’armer d’un briquet pour pallier tout oubli de son chef, par pure urbanité, et sans doute un peu par obséquiosité.

– Alors, chef ? demanda le jeune inspecteur de sa voix chaude. Encore une enquête de résolue. Un nouveau trophée à accrocher à votre tableau de chasse !

– Merci, Thomas. Mais je ne vais pas tirer la couverture à moi. Tu m’as habilement secondé depuis le commencement de cette affaire. Cela fait deux mois que tu as rejoint mon équipe à la Sûreté Générale de Rouen et déjà je vois en toi un précieux auxiliaire. Les malfrats n’ont qu’à bien se tenir, nous formons une fine équipe !

L’inspecteur répondit par un sourire aux félicitations que son supérieur venait de lui faire. Gabriel Tournebride avait une solide réputation de limier, de policier habile et efficace. Un compliment de sa part n’était pas de la roupie de sansonnet, cela avait une valeur inestimable. Buffard bomba le torse, sentant une fierté nouvelle l’envahir jusqu’au plus profond de son être.

Décidément son avenir au commissariat de Rouen s’ouvrait sous les meilleurs auspices

 

[1]  Affaiblissement du corps, fatigue physique.

[2]  Odeur caractéristique de l’ail.

[3]  Procédé d’identification des individus par les empreintes digitales.

 

Cette enquête résolue par le commissaire Tournebride va permettre au lecteur d’entrer pleinement dans une nouvelle affaire, celle du  manoir du marchand d’armes. 

Origine du manoir du marchand d’armes

Origine du manoir du marchand d’armes

Avec mon livre « A la folie » et une des nouvelles de « Je méritais une autre mort », j’avais déjà commencé à écrire des histoires de meurtres ou de machinations, en maintenant un suspense sur l’identité du véritable criminel. Avec « Le manoir du marchand d’armes », j’ai décidé d’écrire un véritable polar, avec une enquête riche en rebondissements, avec des suspects qui ont des alibis en théorie inattaquables et avec un fin limier chargé de l’affaire. Depuis mon adolescence, j’ai toujours apprécié les romans d’Agatha Christie et j’ai essayé d’écrire un livre qui reflète la même ambiance… et qui surprend sur l’identité de l’assassin comme savait le faire la « reine du crime »…

L’histoire étant toujours mon fil conducteur, j’ai préféré placé mon intrigue dans le passé, à la veille de la Première Guerre mondiale exactement, avec ce marchand d’armes qui est menacé et finalement abattu dans le parc de son manoir.

Présentation du manoir du marchand d’armes

Présentation du manoir du marchand d’armes

« Archibald Le Perdrieux est un homme d’affaires comblé. A la veille de la Première Guerre mondiale, son usine d’armement tourne à plein rendement pour équiper l’armée française. Tout le monde s’accorde pour dire qu’il est l’incarnation vivante de la réussite.

Les seules ombres au tableau sont ces lettres de menace qui lui parviennent quotidiennement. C’est le commissaire Gabriel Tournebride, le plus fin limier du commissariat de Rouen, qui est chargé de l’enquête. Mais Le Perdrieux et la police ne prennent pas la chose au sérieux, estimant qu’il ne s’agit que d’une plaisanterie de mauvais goût…

 

L’avenir va leur donner tort et l’enquête va s’avérer plus macabre qu’ils ne l’avaient imaginée. Un matin, Le Perdrieux est retrouvé mort dans le parc de son manoir à Mont-Saint-Aignan, le crâne criblé de balles. Une véritable course contre la montre commence alors entre le commissaire et le meurtrier. C’est une hécatombe : la liste des suspects ne cesse de s’allonger, ainsi que le nombre de morts.

Avec son équipe, Tournebride devra remonter toutes les pistes et exhumer les nombreux secrets enfouis de la famille Le Perdrieux. Les soupçons planent sur les habitants du manoir et les masques tombent. Le marchand d’armes n’était peut-être pas
celui qu’il prétendait être.

Dans ce roman policier inspiré de l’ambiance des livres d’Agatha Christie, Grégory Laignel brouille les pistes avec délectation. Jouant autant avec ses personnages qu’avec ses lecteurs, il nous entraîne dans un suspense haletant jusqu’au dernier instant. »

Feuilletez le livre « Je méritais une autre mort »

Feuilletez le livre « Je méritais une autre mort »

PROLOGUE :

A l’heure d’écrire ces quelques lignes, je ne peux que faire le constat implacable que je suis devenu un vieil homme. Un très vieil homme me semble d’ailleurs un terme plus adéquat. Surtout ne voyez dans mon propos aucune amertume, ni aucun regret, puisque je suis arrivé à un âge que peu de personnes ont eu le privilège d’atteindre. Hormis quelques douleurs articulaires et une ouïe un peu défaillante, je suis encore alerte et en pleine possession de mes moyens. J’ai toujours bon pied bon œil, comme se plaît à le répéter mon aide à domicile. Et, à un âge où beaucoup de mes semblables deviennent séniles, j’ai la chance d’être encore sain d’esprit. Je tiens à insister sur ce dernier point car je pense que les éventuels lecteurs de ce manuscrit viendront à en douter en parcourant les pages suivantes. Aujourd’hui, au crépuscule de mon existence, alors que l’heure de rejoindre mon tombeau se rapproche inexorablement, je me surprends à jeter un regard en arrière sur ma vie écoulée. Je revois avec émotion l’année 2014 se profiler au loin : En 2014, j’étais encore un jeune professeur d’histoire, un enseignant de 29 ans, vif et bouillonnant, un peu idéaliste, assurément passionné par sa matière. 2014 fut également l’année où la Basse-Normandie avait vibré lors du 70e Anniversaire du Débarquement, au son des discours officiels, des fanfares et des feux d’artifices.

 Mais si 2014 résonne d’un écho tout particulier au plus profond de ma vénérable mémoire, c’est que cette année-là, il m’est arrivé la chose la plus extraordinaire de toute mon existence…

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Cette année-là, j’enseignais dans le Calvados, au lycée Salvador Allende à Hérouville-Saint-Clair, aux portes de Caen. Cela faisait déjà quatre ans que j’avais été nommé dans cet établissement en tant que professeur d’histoire et de géographie. J’avais surtout accepté de rejoindre un dispositif unique en Basse-Normandie à cette époque, celui de la préparation à l’Abibac[1]. Il s’agissait d’un diplôme reconnu à la fois en France et en Allemagne. Le professeur d’histoire, entre autre moi, jouait dans cette préparation un rôle primordial puisqu’il devait enseigner sa matière en allemand.

Ce n’est pas pour m’encenser que j’écris cela, mais je dois admettre que j’exerçai cette fonction comme un véritable sacerdoce. J’étais intimement persuadé que la haine, le racisme et pour finir la guerre n’étaient que le fruit de l’ignorance des autres cultures, de l’incompréhension et donc du mépris de l’autre. Pour moi, seule l’ouverture à autrui, seule la connaissance des autres peuples, seule l’acceptation des différences, seul le rapprochement des nations était en mesure de combattre l’intolérance et la xénophobie. Cette idée, que l’on peut juger utopique, était devenue mon credo et je la proclamais devant mes élèves avec l’ardeur d’un prêtre, juché sur sa chaire, prononçant un vibrant sermon à ses ouailles. C’est pour cette raison que je participais avec zèle à l’Abibac, dans l’espoir de rapprocher nos deux peuples, si souvent ennemis durant les deux derniers siècles. A chaque cours, j’avais l’intime conviction de resserrer les liens entre la France et l’Allemagne… du moins à ma petite échelle… Dans une période troublée comme celle du début du XXIe siècle, avec son lot de crises, de chômage et de racisme, j’étais convaincu que le professeur avait un rôle crucial à jouer ! Nous, les enseignants, étions des nouveaux missionnaires proclamant devant nos classes la bonne parole de la tolérance et du respect des autres. Aujourd’hui, je ne peux que confesser que j’étais un véritable zélateur de cette théorie.

Pour ma défense, je peux argumenter que ce que je prêchais n’était pas que des paroles en l’air. J’étais convaincu par ce que je disais. La preuve est que chaque année pour mettre en pratique mes idées, j’organisais un voyage scolaire en partenariat avec mes collègues allemands du gymnasium Sülderelbe d’Hambourg. Je voulais que mes élèves français rencontrent leurs camarades allemands, qu’ils se découvrent, qu’ils sympathisent… bref qu’ils tissent des liens entre eux, malgré leurs différences et leurs nationalités…

Pour l’année 2014, l’année du 70e Anniversaire du Débarquement, j’avais vu les choses en grand ! En très grand ! Avec ma collègue d’allemand et celle de français, j’avais minutieusement organisé un long périple d’Hambourg jusqu’à Caen. Nous avions prévu d’emmener les élèves français et allemands sur des lieux emblématiques pour nos deux nations, des lieux de déchirement, des lieux de recueillement ou des lieux de réconciliation.

Durant un mois de mai particulièrement chaud, nous sommes partis en train jusqu’à Hambourg pour rejoindre les lycéens du gymnasium Sülderelbe. Sur place, nous avons affrété un bus d’une cinquantaine de places pour entamer notre circuit culturel à travers l’Allemagne de l’Ouest, puis la France de l’Est, et pour finir la Basse-Normandie qui devait être le point d’orgue de notre voyage.

Nous avons d’abord visité le Centre de Documentation sur le nazisme de Köln[2] avant de découvrir un haut-lieu de l’empire carolingien, la chapelle palatine d’Aachen[3]. Le deuxième jour eut beaucoup moins de succès auprès de nos élèves qui s’ennuyèrent considérablement au Tribunal Constitutionnel de Karlsruhe ainsi qu’au Parlement européen de Strasbourg, malgré les efforts louables de nos guides pour égayer leurs propos fluviatiles. Le troisième jour, nous avons pénétré dans le Struthof[4] perché au sommet d’une colline boisée, toujours sinistre malgré les années, toujours aussi hostile avec ses derniers vestiges de la folie nazie. Certains de nos lycéens furent grandement impressionnés par cette visite et avaient été pressés de fuir ce lieu à l’atmosphère délétère. Pourtant ce n’était pas avec l’étape suivante qu’ils allaient pouvoir se changer les idées…La visite du quatrième jour n’avait pas été prévue pour être plus gaie, puisque nous devions aller au cimetière et à l’ossuaire de Douaumont.

Ce matin-là, notre bus sillonnait une longue route de la Meuse, une départementale perdue au milieu d’un vaste massif forestier peuplé de frênes, d’hêtres et de chênes. Le trajet me paraissait fastidieux autant par le brouhaha généré par le babil de nos lycéens que par ce paysage monotone. Le front collé à la vitre, défilait sous mes yeux une suite ininterrompue de troncs gris et biaisés, des arbres chétifs étouffés par une épaisse ramure moutonnante. Néanmoins tout observateur vigilant ne pouvait que remarquer que ce sous-bois ne ressemblait à aucun autre sous-bois. Il affichait sa singularité par son aspect très accidenté, un terrain grevé de creux et de buttes. Ce que je découvrais derrière la lisière des arbres n’étaient rien d’autre que les stigmates de la Grande guerre. La pluie d’obus qui s’y était abattue avec acharnement un siècle auparavant avait modelé le secteur en un relief particulièrement tourmenté. Le sol s’était constellé d’une multitude de cratères de bombe, la dénudant de ses arbres et buissons. Bien entendu, les années ainsi que la reconquête de la végétation avaient peu à peu effacé du paysage ces plaies béantes mais les cicatrices étaient restées visibles.

Cette route interminable déboucha soudain sur une immense trouée au milieu de la forêt, une vaste clairière plantée d’un nombre impressionnant de croix. A nos regards curieux s’offrait la vision d’un cimetière militaire niché au cœur d’un bois touffu. Les croix blanches, impeccablement alignées, dormaient paisiblement sur le versant d’une butte, surplombées par la masse austère de l’ossuaire. Le grand monument funéraire, fraîchement restauré et blanchi, semblait veiller ses enfants, sa lanterne des morts jetant un regard paternel et protecteur au-dessus des tombes.

Le bus, dans un bruit de moteur fatigué, contourna tout le cimetière pour s’immobiliser dans le parking derrière la nécropole nationale. Nos élèves avaient hâte de s’extirper du véhicule et dès les portes ouvertes, ils s’égaillèrent comme une volée d’oiseaux heureux de retrouver leur liberté après un séjour en cage. Je fus le dernier à descendre du bus. Au seuil des portes, je fus frappé par l’haleine chaude et sèche que soufflait ce mois de mai atypique. Le temps était lourd et orageux malgré un soleil invisible. Le ciel était voilé de longues bandes blanches bouffantes, ressemblant à un drap froissé.

Par de longs sifflements stridents, un des collègues d’Hambourg, un sacré gaillard à l’air bonhomme, signala à l’ensemble de nos élèves qu’il était temps de se regrouper pour nous suivre. Nous les avons menés devant la nécropole pour retrouver comme prévu notre guide. Une dame obèse avec une épaisse chevelure frisottante campait sur le perron, les mains ancrées sur ses hanches. Nous découvrîmes que cette maîtresse-femme n’était autre qu’Anna, notre guide pour toute la durée de la visite. A la naissance de ses bras, de larges marques humides auréolaient son tee-shirt. Elle avait la face enflée et rubiconde, soufflant bruyamment à la fin de ses phrases. J’imaginais que la chaleur étouffante de cette journée devait être un véritable supplice pour une personne de cette corpulence. La pauvre femme devait se sentir aussi à l’aise qu’un mouton mis en broche durant un méchoui, soumis à la morsure ardente des flammes, suant sa graisse à grosses gouttes. Je fus par contre agréablement surpris en l’entendant discourir. Elle avait une voix étonnement légère, plus suave et menue que ne pouvait le laisser présager sa silhouette imposante. En plus d’être dotée d’une belle voix, elle pouvait se vanter d’être assez intéressante et pédagogue pour capter l’intérêt de nos élèves.

Le dos à l’ossuaire, nous faisions tous face à cet immense parterre vert hérissé de blanc, bercés par les paroles de la guide. Suivant ses indications, nos regards allaient d’un point à l’autre du cimetière, un peu comme le feraient les visages de spectateurs assistant à un match de tennis.

Absorbé par son discours, simple mais tout de même précis et riche, il fallut toute l’insistance d’un de mes élèves pour me tirer de mes réflexions :

– M’sieur ? Je crois qu’on vous appelle là-bas.

Je regardai dans la direction indiquée par son bras et j’aperçus au loin une femme, perdue au milieu du parking, en train de me faire des signes désespérés. Je reconnus sans peine Sylvie, ma collègue d’allemand au lycée Allende. Elle faisait de grands mouvements de bras comme le ferait une naufragée voulant signaler sa présence à un navire passant au large de son île. Il était évident qu’elle avait un problème. Je me mis à trottiner pour la rejoindre, longeant une allée d’ifs, tout en me demandant quelle mouche l’avait piquée.

Sylvie était une belle femme de 35 ans, énergique et pétillante. Elle n’était pas très grande. Elle avait le corps menu, mis à part les hanches qu’elle avait larges ce qui lui conférait un fessier généreux, et fort charmant à entendre la plupart de ses collègues masculins. Depuis son divorce, elle avait définitivement renoncé à ses interminables cheveux châtains tressés d’une manière assez austère pour les porter mi-longs, coupés à la garçonne, en carré avec deux fines pointes qui se rehaussaient pour couvrir ses joues charnues. Son joli visage poupon s’ornait d’un regard lumineux et rieur. Le grand sourire qu’elle affichait lors de nos discussions me semblait aussi large qu’un croissant de lune, dévoilant de mignonnes quenottes. Oui, à tout point de vue, Sylvie était une belle femme, même si elle ne correspondait nullement aux canons actuels de la beauté féminine incarnée par de grandes bringues anorexiques à la chevelure oxydée.

Cette femme était un des piliers du lycée Allende, investie dans une foule de projets, appréciée autant par ses collègues que par ses élèves. Nos chefs d’établissements la portaient beaucoup moins dans leur cœur car ils la connaissaient surtout comme professeur syndiquée, farouche opposante aux réformes imposées par le rectorat. C’était une revendicatrice dans l’âme, une pasionaria[5] de l’école laïque et républicaine. Sylvie était une enseignante de caractère qui avait le don d’enflammer certaines de nos réunions en se lançant dans de grandes diatribes contre le ministère de l’Éducation nationale qu’elle jugeait inféodé aux intérêts économiques d’une société marchande et pervertie.

En plus d’avoir la chance d’être son collègue, je pouvais m’enorgueillir de faire partie du cercle restreint de ses amis proches, un de ses confidents. Nous sortions de temps en temps boire un verre tous les deux dans les bars caennais, discutant de tout et de rien, de cinéma ou des élèves, de littérature ou de cuisine…

Par certaines de ses allusions ou par son côté tactile, je ne doutais pas qu’elle aurait souhaité que nous dépassions le stade platonique de l’amitié pour entreprendre une relation plus intime. Bien que certains amis m’incitaient à rompre mon célibat pour me jeter dans ses bras câlins, je n’ai jamais cédé à ses avances. Non pas que mon dernier déboire amoureux m’ait poussé à la chasteté, ni que son physique plantureux me laissait de marbre, mais plutôt par crainte que son caractère bien trempé soit difficile à gérer au quotidien. En homme prudent que j’étais, ou peut-être en homme un peu lâche, je ne voulais pas prendre le risque de briser une solide amitié pour une histoire d’amour improbable.

Debout au bord du parking, visiblement furieuse, Sylvie m’attendait au pied d’un grand if dont l’épaisseur du feuillage lui conférait un aspect boursouflé.

– Qu’est-ce qui t’arrive à gesticuler de la sorte à t’en démancher les bras ? lui demandai-je un peu inquiet.

– Il m’arrive que j’essaye de te prévenir. On a un problème.

– Quel genre de problème ?

– C’est Strange[6] qui fait encore des siennes !

Strange ?

La personne que ma collègue et moi-même appelions allégrement Strange était officiellement connue à l’État civil sous le nom de Blanche Camard. S’il est de notoriété publique que les élèves qualifient parfois leurs enseignants de surnoms plus ou moins flatteurs, il faut savoir que la réciproque existe. Dans la salle des professeurs, nous n’avons aucune gêne, à notre tour, de les affubler de sobriquets reflétant ce que nous pensons d’eux. La dénommée Strange était une de mes élèves de terminale S, une jeune fille de 18 ans, plutôt douée en études mais beaucoup moins brillante en ce qui concernait les relations humaines. Elle était introvertie et assez mal intégrée au lycée. Nous ne lui connaissions aucune véritable amie. Elle était presque constamment seule et mutique. Ce comportement anormal lui avait valu d’hériter du surnom peu glorieux de Strange.

Strange ? ai-je répété. Mais qu’est-ce qu’elle a ? Elle est malade ?

– Penses-tu ? La seule maladie qu’elle ait cette pauvre fille, c’est que ça ne tourne pas rond dans sa tête ! Elle me fait son cirque. Elle joue à l’âne bâté, voilà tout. Elle ne veut pas rejoindre ses camarades. Elle s’est réfugiée à l’autre bout du parking, sur le gazon, et refuse catégoriquement d’en partir.

– Mais pourquoi ?

– Qu’est-ce que j’en sais, moi ? Elle ne veut rien me dire. J’ai essayé de la convaincre mais elle s’obstine ! Tu la connais, si elle a quelque chose dans le crâne, c’est tout un pataquès pour lui faire changer d’avis ! Elle ne veut pas aller à l’ossuaire, un point c’est tout !

– Tu veux que j’aille lui parler ?

– Je veux bien car si je reste une minute de plus avec cette bourrique, je crois que j’en ferai de la chair à pâté. Cependant je te préviens vu comme c’est parti, cela va être coton pour la faire céder. Autant tenter de faire entrer un alcoolique dans un salon de thé !

– Allez, Sylvie ! ai-je dit en riant. Va rejoindre le reste du groupe. Je vais m’occuper de notre petite récalcitrante.

– Bon courage, mon vieux ! lâcha-telle en s’éloignant.

Je traversai le parking d’un pas résolu, cherchant du regard ma jeune fugueuse parmi les rares véhicules présents. Il faisait toujours aussi chaud, et même plus chaud qu’à notre arrivée puisque le soleil avait percé le voile nuageux pour briller de mille feux. Sous mes pieds, le bitume suait de petites bulles noires et collait aux semelles. Je me doutais que Strange n’avait pas dû rester sur le parking en plein cagnard. Il était plus logique qu’elle se soit réfugiée à l’abri des grands arbres qui ceignaient les lieux. Je ne m’étais pas trompé. Je l’aperçus soudain au loin, assise sur une pierre, sous l’ombrage bienveillant d’un chêne. Elle restait statique et songeuse, son menton posé dans la paume de sa main, le regard perdu. Dans cette posture, on aurait pu croire qu’elle servait de modèle à Rodin pour sculpter son « Penseur ». Je m’approchai en la scrutant des pieds à la tête.

C’était une jeune fille très mince et grande, à la silhouette androgyne. Aucune féminité n’émanait de cet être, vêtu d’un tee-shirt noir trop ample et d’un jean noir si étroit qu’il transformait ses longues jambes en allumettes. Ses doc martens montantes, également couleur ébène, n’ajoutaient aucune note d’élégance ou même de gaieté à son accoutrement.

Elle portait les cheveux blonds, mi-longs et toujours attachés en queue. Ils étaient d’un blond singulier, très pâle comme le sont les blés à la fin du mois de juillet juste avant la moisson. A cette date, les blés ne sont plus dorés, ils arborent une couleur plus terne, un jaune un peu passé, un peu vieilli, un jaune blanchâtre. Une couleur atypique et néanmoins gracieuse à mon goût.

A mon approche, Strange daigna lever les yeux, me dévoilant son visage, un joli visage malgré sa pâleur naturelle. Un visage un peu osseux également, des traits anguleux qui lui conféraient un masque de dureté et de froideur. Mais ce qui m’avait toujours intrigué chez elle, c’étaient ses yeux, des yeux très sombres qui me rappelaient la teinte grise des perles de culture. Un gris foncé et nacré où se moiraient d’éphémères reflets lumineux et bleutés. Lorsque de telles fulgurances passaient dans ses yeux, vous vous sentiez transpercé par son regard.

Strange me dévisagea sans prononcer une parole, ses lèvres se contentant d’esquisser qu’un petit sourire pincé. Elle devait attendre que je fasse le premier pas, que je lance le premier mot. C’est ce que je fis, du ton le plus calme que je puis :

– Alors, Blanche ? Qu’est-ce qui se passe ? On m’a dit que tu ne voulais pas nous accompagner jusqu’à l’ossuaire.

– On vous a dit vrai, monsieur. Je préfère vous attendre sagement ici, déclara-t-elle d’une voix claire.

– Tu dois comprendre que je ne peux pas te laisser seule près de ce parking. Tu es sous notre responsabilité. Tu dois restée avec le reste du groupe !

– Ce n’est pas possible… Je préfère restée ici. Rassurez-vous, il ne peut rien m’arriver de mal !

– Écoute, Blanche, tu n’es pas devineresse, donc tu n’es pas en mesure de prévoir ce qu’il va se passer. C’est donc pour éviter tout incident fâcheux que je veux que tu m’accompagnes jusqu’au cimetière. Tu m’entends ? ai-je annoncé un peu sèchement.

– Je ne peux pas, répliqua-t-elle dans la foulée.

– Comment cela tu ne peux pas ? Ce n’est pas une question de pouvoir mais une question de vouloir !

– Je vous dis que je ne peux pas aller là-bas ! C’est… impossible pour moi…

– Mais bon sang de bonsoir ! Vas-tu finir par me dire ce qui t’empêche d’entrer dans ce foutu cimetière, Blanche ?

– Je ne peux rien vous dire… Vous allez vous moquer de moi !

– Mais pas du tout ! Je ne vais pas me moquer.

– Je sais bien que si ! répliqua-t-elle. Dès je vous aurai dit ce qui ne va pas, vous vous mettrez à rire.

– Écoute, ma petite Blanche. Pour l’instant, je n’ai nullement le cœur à rire. Ton petit caprice est au contraire en train de m’irriter sérieusement. Donc je te conseille vivement de me dire ce qui te bloque parce qu’on ne va pas rester plantés là durant des lustres !

– Vous n’allez pas vous foutre de moi ? demanda-telle timidement.

– Nooonnnn, pas du tout ! ai-je répondu en exagérant ma prononciation. Je te rappelle que je suis enseignant et la première qualité d’un enseignant est d’être large d’esprit, d’être à l’écoute des autres et bien entendu d’être tolérant en toute circonstance.

– Je doute que tous les professeurs soient ainsi, monsieur, rétorqua-t-elle en levant les yeux au ciel comme si j’avais énoncé une bêtise.

– Peut-être, mais moi si ! ai-je lâché en dissimulant mal mon agacement. Alors tu accouches ? Tu me dis ce qui ne va pas ?

Les traits de son visage se contractèrent pour former une drôle de petite moue, cette expression pincée et gênée qu’arbore un enfant qui ne veut pas avouer une faute commise devant un parent. Elle se décida à entrouvrir ses lèvres fines pour parler, mais il ne s’échappa au début qu’un souffle léger d’où n’émergeaient chaotiquement que quelques bribes :

– Je… Enfin je… Je…

– Oui ? Tu ? Tu ? Tu quoi ? ai-je répété en insistant.

La jeune fille leva les yeux vers moi mais les abaissa aussitôt en découvrant que mon regard sévère l’avait mis en joue. Anxieuse, elle torturait ses mains pâles en les malaxant aussi fermement que si elle pétrissait de la pâte. Ce manège dura bien deux minutes avant qu’elle ose de nouveau affronter mon regard. Elle avait dû faire un immense effort sur elle-même pour parvenir à ce dernier geste. En me dévisageant avec un air de défi, elle lâcha brusquement :

« Je peux entendre les morts, monsieur. Je peux les entendre parler ! »

 

[1]   L’Abibac est la contraction de l’Abitur (examen allemand) et du baccalauréat.

[2]   Cologne.

[3]  Aix-la-Chapelle.

[4] Ancien camp de concentration de Natzwiller-Struthof dans le Bas-Rhin.

[5]  Femme qui défend activement une cause.

[6]   Bizarre, étrange en anglais.

Origine des secrets d’outre-tombe

Origine des secrets d’outre-tombe

Lorsque j’étais enseignant au collège de Condé-sur-Noireau, j’ai emmené mes élèves de Troisième visiter le cimetière militaire britannique de Bayeux. Une fois descendue du bus, une élève a refusé d’entrer dans le cimetière sans donner plus d’explications. Il me fut impossible de la faire changer d’avis. Quelques mois plus tard, lors d’une réunion, j’ai rencontré ses parents qui m’ont avoué le plus sérieusement du monde que, la nuit, leur fille entendait des voix. Ils étaient persuadés qu’elle entendait un fantôme. Il n’y a pas eu de suite à cette histoire, sauf qu’elle est restée enfouie quelque part dans un coin de mon cerveau. Et un jour, elle a resurgi… Je me suis dit qu’elle était un formidable point de départ pour un roman. C’est ainsi qu’est né « Je méritais une autre mort ». J’ai inventé l’histoire de ce professeur d’histoire qui rencontre une élève de Terminale qui ne veut pas pénétrer dans l’ossuaire de Douamont, car elle prétend qu’en passant devant les tombes, elle entend les morts lui exposer leur vie. Dans ce livre, elle va donc raconter tour à tour la vie et la mort de cinq défunts avec tant de conviction et de détails que mon professeur d’histoire se demandera si elle a réellement un don ou si elle est une formidable affabulatrice.