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Catégorie : Mes Livres

Présentation du polar sur Ouessant

Présentation du polar sur Ouessant

 

 

Un soir, en ce début d’année 2018, les habitants d’Ouessant se préparent à affronter une terrible tempête hivernale. Alors qu’un conseil municipal a été réuni pour organiser les mesures d’urgence, un cadavre est retrouvé sur l’île. Le médecin de campagne ne tarde pas à comprendre que la mort n’est pas accidentelle. Coupés du continent, sans réseau téléphonique en état de fonctionnement, sans secours possible des forces de l’ordre, le maire, la garde-champêtre et quelques Îliens vont devoir mener leur propre enquête, bravant les éléments déchaînés. Au cours de la nuit, alors que la tempête se renforce et devient plus virulente que jamais, d’autres corps sont découverts. En même temps que la peur, la tension monte au sein du conseil municipal, des querelles éclatent dans ce huis-clos pesant. Et lorsqu’il ne fait plus aucun doute que l’assassin est tout proche, au cœur même de la mairie, tout le monde se suspecte. La fatigue et la crainte des protagonistes ainsi que l’intensité de l’ouragan font surgir des secrets enfouis, brisant des amitiés, exacerbant les rancœurs et les haines. Chacun s’interroge : Qui est ce mystérieux criminel ? Quel est son but ? À quoi rime cette sinistre hécatombe ? Tout ne sera révélé qu’au petit matin, à la fin de la tempête, lorsque cette nuit effroyablement éprouvante s’achèvera…

 

Origine de mon livre sur Ouessant

Origine de mon livre sur Ouessant

Régulièrement, des lecteurs me demandent comment me vient l’inspiration pour mes ouvrages. Pour « Dernière nuit à Ouessant », c’est clairement le hasard qui fut à la genèse de tout.

Après avoir fini d’écrire « Confesse », je ne savais plus vraiment vers quel projet me lancer : un polar ? Un roman historique ? Un recueil de nouvelles ? Je n’arrivais pas à me décider, et aucune idée à l’horizon.

C’est un jour, en faisant un footing, au moment où mon esprit était libre de vagabonder, que j’ai repensé à Truman Capote qui avait eu l’envie d’écrire « De sang-froid » en partant d’un fait divers survenu dans le Kansas en 1959. Et si, modestement, je procédais de la même manière ? Bizarrement mon esprit a transformé l’expression « fait divers » en « fait d’hiver ». Ce fragile jeu de mots m’a insufflé un soupçon d’idée, ou plus exactement une ambiance. Rien de plus. C’était bien maigre, comme si j’avais planté une graine dans un terreau sans qu’aucune plante ne daigne pousser. Il me manquait encore quelque chose.

Le hasard m’a apporté ce quelque chose : un lieu. Le soir-même, ma femme me proposait d’aller passer le week-end de la Toussaint quelque part, et elle me proposa Ouessant. En faisant des recherches pour organiser ce séjour, j’ai appris que les tempêtes hivernales qui frappaient l’île pouvaient être redoutables. De ce détail, germa lentement dans mon cerveau l’idée d’écrire un polar en plein hiver sur l’île d’Ouessant.

Mais pour que la plante de l’inspiration veuille enfin s’épanouir, il me fallait d’autres éléments : un mobile, des personnages, des décors, une atmosphère… Tout cela vint lors de mon voyage.

Sur le bateau, le Fromveur II, j’ai feuilleté le « Journal des îles du Ponant » et j’y ai trouvé mon mobile à partir d’un article pour le moins anodin. L’arrivée sur Ouessant, au port du Stiff, m’a confirmé son aspect farouche et isolé, difficile d’accès par gros temps, autant par voie maritime qu’aérienne.

Voilà, j’avais le fil conducteur de mon histoire : Et si une terrible tempête hivernale coupait l’île d’absolument toutes les communications avec le continent ? Comment se comporteraient les autorités ouessantines en cas de meurtre ?

Au bout de quelques balades sur ce morceau de roche défiant l’océan Atlantique, je découvrais un paysage digne des romantiques du XIXe siècle, où les éléments s’affrontaient inlassablement, où le vent violent étrillait la terre et la végétation. Et surtout, je finis par trouver la scène de crime que je m’empressai de photographier sous tous les angles. Il ne me restait plus qu’à faire de plus amples recherches sur place en questionnant des habitants sur leur quotidien, sur la flore, sur la faune, sur la mer, sur la présence discontinue des gendarmes sur l’île…

Bref, en revenant d’Ouessant, j’avais toute la matière nécessaire pour créer mon roman policier. Il ne me restait plus qu’à m’atteler à la tâche…. Ce que je fis de novembre 2017 jusqu’à octobre 2018.

 

Feuilletez Dernière nuit à Ouessant

Feuilletez Dernière nuit à Ouessant

     Voici le premier chapitre de ce roman :

– Bordel, c’est de pire en pire ce soir !

En une phrase pour le moins lapidaire, Loïc avait résumé l’ensemble de mes pensées.

Pour confirmer son ressenti, je lui tendis une feuille reçue le matin même par mail :

– Oui, et tu vois, ce n’est pas près de s’améliorer. Les dernières prévisions météorologiques que j’ai pu recevoir de Brest nous annoncent un sacré grain pour cette nuit. Cela va souffler dur sur l’île.

– Toute la journée, mon baromètre n’a pas cessé de descendre, précisa Loïc en badinant. Avant de quitter la maison pour te rejoindre à la mairie, il était encore en train de tomber en chute libre. À l’heure où je te parle, il doit être si bas que l’aiguille doit en avoir la nausée.

– Tu n’as pas eu de problème pour traverser le bourg par ce temps ? demandai-je en dévisageant mon interlocuteur, planté dans mon bureau, appuyé sur sa canne.

– Aucun souci ! répondit-il en souriant malicieusement. Tu sais, parfois, c’est un avantage d’avoir trois pattes. On tient mieux debout ! Même sous un vent colérique. Non, le problème, c’est que toutes ces bourrasques ont mis à mal mon brushing. Je dois être tout dépeigné, dit-il en riant. Cela va en foutre un coup à mon sex-appeal naturel.

Loïc Dagorn fit mine de se recoiffer en passant ses doigts fins dans l’épaisseur de sa chevelure moutonnante. Il était étonnant qu’à près de soixante ans, cet homme-là soit toujours affublé d’une toison abondante, bien touffue, bien frisée. Elle était juste un peu grisonnante, mais pas du tout clairsemée. Un vrai miracle capillaire !

Nous n’étions pas nombreux ici à l’appeler Loïc ou Dagorn. Les Ouessantins disaient plutôt docteur ou toubib lorsqu’ils le croisaient. Je ne savais plus exactement depuis combien de temps il tenait le cabinet sur l’île mais cela faisait un sacré bail. Et les habitants n’étaient pas près de le laisser partir tant ils appréciaient sa gentillesse et sa bonhommie. Pourtant au début ce n’était pas gagné. En voyant ce jeune médecin débarquer au Stiff, il y a plus d’une trentaine d’années, personne n’aurait parié un centime sur sa longévité parmi nous. Il n’était pas très grand, pas très épais, pas très bien attifé et encore moins bien peigné. On aurait dit une ébauche de bonhomme, une simple esquisse que l’on crayonne sur un bout de nappe en papier au restaurant lorsque le serveur tarde à venir. Je me souviens qu’à l’époque ma mère racontait que, pour façonner un homme d’un tel gabarit, le Bon Dieu n’avait dû prendre qu’un petit morceau d’argile qu’il avait pétri un moment avant de se lasser. Pour elle, il était certain que le Créateur n’avait pas achevé sa besogne, que ce n’était qu’une ébauche, voire un brouillon. C’est vrai que l’enveloppe était imparfaite mais le contenu était plus abouti. Notre docteur était un homme bon, drôle et intelligent, au regard pétillant de vie et de vivacité. Lorsqu’en 2014, j’avais pris la décision de briguer un nouveau mandat de maire, j’avais été le trouver à son cabinet pour lui proposer de se mettre sur ma liste. Je le voulais comme adjoint. Je savais qu’il avait les compétences pour cela. Il avait accepté, plus par amitié que par une quelconque conviction politique.

Dagorn prit place sur un des vieux fauteuils capitonnés qui enlaidissaient mon bureau. Ils étaient d’une couleur ocre aux rayures mauves, une couleur à donner une indigestion à un caméléon comme se plaisait à dire Sandrine, ma secrétaire. Je n’étais en rien responsable de ce choix esthétique plus que douteux. La faute en revenait à un de mes prédécesseurs qui, à mon sens, devait souffrir d’un sévère daltonisme doublé d’un mauvais goût hors norme. J’aurai volontiers changé tout ce mobilier mais le budget alloué à ma municipalité était si chiche que je ne pouvais acheter de nouveaux fauteuils sous prétexte que les précédents étaient moches. Comme ils étaient encore dans un état correct, je m’étais résigné à les garder. C’est Sandrine, en femme pimpante et coquette, qui en souffrait le plus. Combien de fois en entrant dans mon bureau avait-elle lâché : « Rien qu’en les regardant, je crois que j’ai un décollement de la rétine ! Je ne vais pas tarder à vous coller un procès aux prud’hommes, monsieur Perrec, pour conditions de travail dans un milieu inhospitalier ou pour atteinte au bon goût. »

– Alors pour résumer, Fanch, quelle est la situation ?

Il avait posé cette question en caressant le pommeau de sa canne, un étrange pommeau en étain ciselé représentant un escargot à la coquille bombée. Beaucoup de gens s’interrogeaient sur la présence de ce gastéropode, plutôt disgracieux, sur une canne d’une telle valeur. Loïc avait en fait le goût de l’autodérision et pour lui, cet animal convenait à merveille puisque, comme il l’expliquait souvent, depuis qu’il avait eu cette triple fracture à la rotule durant son enfance au Conquet, il se déplaçait à la vitesse d’un escargot grabataire souffrant d’un souffle au cœur. Il était tellement fier de la comparaison qu’il l’avait ostensiblement matérialisé par cette sculpture singulière. Pour la blague, il aimait exagérer. Il ne se mouvait pas aussi lentement qu’il se plaisait à le dire mais il était vrai que sa démarche claudicante ne lui permettait pas d’atteindre de grandes pointes de vitesse.

– La tempête Carla s’annonce aussi forte que prévu. C’est une belle tempête hivernale qui nous arrive droit dessus. Ouessant est en plein sur sa trajectoire et va se faire secouer comme un prunier un jour de récolte.

– Ce n’est tout de même pas la première tempête que va essuyer l’île !

– Non, bien sûr, mais une aussi violente que celle-ci, ce n’est pas commun. Nous n’atteindrons pas les records des coups de vent de 1987 ni de 1999 mais les météorologistes la prévoient quand même dans le top cinq des tempêtes les plus virulentes de ces quarante dernières années.

– À ce point ?

J’acquiesçai d’un signe de tête, tout en relisant une note.

– Il semblerait que nous soyons dans un secteur de très basses pressions qui, d’habitude, passent dans la zone polaire mais à cause d’un foutu anticyclone qui a pris ses quartiers dans tout le Nord de l’Europe, cette dépression va rester et s’accentuer entre les latitudes 50° et 70°, s’étalant de Terre-Neuve jusqu’aux îles britanniques, avant de progresser vers la Bretagne.

– En clair ?

– En clair, cela signifie que des vents violents venant du nord/nord-ouest vont nous tomber dessus en pleine nuit, des vents estimés à 120 km/h avec des rafales pouvant aller jusqu’à 140km/h. Le tout avec des averses dignes du déluge.

– De quoi arroser l’événement comme il se doit !

– Attend, pour que la fête soit complète, il paraît que la pression va tomber jusqu’à 960 hPA[1]. L’océan va être déchaîné. Voilà qui nous promet des lames tellement hautes qu’elles foutraient le vertige à des alpinistes chevronnés.

– C’est la station de Brest qui t’a promis toutes ces joyeusetés ?

– Oui, j’ai reçu un communiqué à 9h00 et un autre à 13h00. Et pour être sûr, je suis allé au Stiff voir ce que la balise météo indiquait.

– Et alors ?

– Alors les gars m’ont dit qu’ils avaient enregistré à 16h00 des vents à 90 km/h, avec des rafales à 110. J’y suis allé vers 17h00 et la balise venait de rentre l’âme. Une bourrasque a arraché un de leurs appareils de mesure. Tu aurais dû voir Tanguy, il était en pétard. Il gueulait comme une brebis à qui on vient de retirer son petit. Il n’y avait plus de raison que je m’attarde sur place et je suis rentré à la mairie.

– Il y a longtemps que tu es là ?

– Un peu après 17h30, je crois. En tout cas, Sandrine était déjà partie. J’ai aperçu au loin sa Polo quittant le bourg.

– Cela ne m’étonne pas. Nous savons tous les deux que Sandrine est toujours ponctuelle sur ses heures de bureau… du moins celles de fin de journée, souffla-t-il en ricanant. Elle est moins rigoureuse sur celles de début de service.

Je partageais son sourire moqueur. J’avais beaucoup d’affection pour ma secrétaire, une femme incontestablement compétente, néanmoins je ne pouvais nier qu’elle ne se montrait pas toujours très vaillante face à la tâche. Elle perdait beaucoup de temps à papoter et ne risquait pas d’être surprise un jour à faire des heures supplémentaires. Elle quittait toujours le bureau à l’horaire prévu, jamais une minute de plus. Je dois avouer que ce soir, je n’étais pas mécontent de son absence. C’est ce que je confiai à mon ami :

– Tant mieux qu’elles soient parties, elle et ses parlotes. J’avais besoin d’un minimum de calme et de silence pour préparer la réunion de ce soir.

– C’est un Conseil municipal d’urgence que tu nous concoctes ?

– Il y a un peu de cela. Je sais que nous serons impuissants face à Carla mais nous serons au moins présents, histoire de nous permettre de faire le point et de pallier le plus pressant en cas de problème.

 

Le silence se fit peu à peu entre nous. Nous restions à écouter le tumulte du vent à l’extérieur de la mairie. Un sifflement lancinant semblait frôler la façade de la mairie. Le vent s’époumonait à souffler sur le bourg, comme un môme devant son gâteau d’anniversaire qui cherche à éteindre toutes les bougies. Cela soufflait et cela postillonnait sans relâche.

Ce vacarme était entêtant et je dois l’avouer un peu inquiétant.

Dagorn devait également se sentir un peu mal à l’aise puisqu’il préféra le son de notre conversation aux vociférations enragées du vent :

– Tu as remis ton attelle, Fanch ? lança-t-il en pointant mon bras gauche de l’index. C’est ta tendinite qui fait encore des siennes ?

– Oui, elle m’avait foutu la paix pendant longtemps mais aujourd’hui, elle me fait particulièrement souffrir. Ce doit être l’humidité ambiante qui l’a réveillée.

– Elle a bon dos l’humidité. Tu as encore dû forcer sur ton bras.

– Il a bien fallu que je rentre mon canot. Je l’avais laissé sur mon gazon. Je l’ai tiré jusqu’au garage. Et puis, dans mon décret d’hier, j’ai demandé à nos concitoyens de ranger ou d’attacher tout ce qui serait susceptible de s’envoler avec les bourrasques. Il a bien fallu que je montre l’exemple. Mais à force de le solliciter, mon bras gauche s’est mis à me faire mal.

Dagorn me fixa de son regard vif en esquissant un sourire furtif. Il lâcha en faisant un clin d’œil :

– Espérons que demain matin la seule victime à déplorer soit ton bras.

Que pouvais-je ajouter à son bon sens ?

Rien. Je me murai dans un silence contemplatif. J’écoutai le grincement régulier de la charpente de la mairie. La toiture semblait souffrir sous les brusques rafales, faisant entendre de sinistres craquements comme le ferait la mature d’un vieux trois-mâts pris en pleine tourmente.

Je ressentais une forte tension qui était en train de naître et de croître, sans que je sois en mesure de jauger si cette nervosité m’était propre ou si elle flottait dans l’air ambiant engendrée par cette situation climatique extrême.

 

La porte de mon bureau se mit soudain à trembler sous l’effet d’un frappement vigoureux. J’eus à peine le temps de dire « entrez » que Pol Bonnemayre, un de mes conseillers municipaux, fit son apparition.

Bonnemayre était un Ouessantin pur souche, un véritable breton bretonnant comme disent les Rennais avec un soupçon de mépris dans la voix, le même mépris qu’auraient des Parisiens pour des cousins de province. Pourtant Bonnemayre, il fallait mieux le moquer en sourdine, et à distance de préférence, car c’était un colosse, un solide bloc de granit dont nos ancêtres faisaient des menhirs. Il n’était plus de première jeunesse mais toujours solide. Lors de certaines fêtes dans le bourg de Lampaul, des jeux étaient organisés où les Îliens pouvaient s’affronter en toute convivialité. Chaque année, Bonnemayre restait invaincu au tir à la corde. Plus d’un jeune avait fini le cul par terre d’avoir voulu voler son titre à cette force de la nature. Après son service militaire à Lorient, il avait fait une petite carrière dans divers clubs de rugby, au poste de troisième ligne centre, à Clermont ou à Toulouse. À trente ans, il avait abandonné les terrains gazonnés pour devenir chef mécanicien dans la marine marchande. Il avait vogué une bonne quinzaine d’années sur toutes les mers du monde avant de venir s’échouer sur le port de Brest. Il y avait ouvert un modeste bar à marins qui ne lui avait pas permis de faire fortune. Et finalement il était revenu passer sa retraite sur son île natale.

C’était un homme simple et discret. Un vrai taiseux qui ne l’ouvrait que lorsqu’il avait vraiment quelque chose à dire. Une qualité rare à l’époque de la télé réalité ou des réseaux sociaux où plus personne n’a honte d’exposer à la face du monde la platitude de sa vie ou la futilité de ses réflexions.

D’une voix claire et forte, cette statue de granit me mit au courant du premier incident provoqué par Carla :

– J’ai essayé de te joindre sur ton portable tout à l’heure, Fanch, pour te signaler qu’un réverbère était tombé à la sortie du bourg, en direction de la pointe de Pern. Mais cela sonnait occupé. Impossible de t’avoir. J’ai voulu appeler Sandrine à la mairie, mais je n’ai pas eu plus de succès.

– Cela ne m’étonne pas, Pol. En fin d’après-midi, le répartiteur téléphonique s’est mis à déconner. Je ne sais pas quel est le problème, si c’est à cause du vent ou de la pluie mais résultat des courses : il n’y a plus de téléphone sur toute l’île, ni portable, ni fixe. Et il n’y a plus de liaison internet non plus. C’est le black out total. C’est déjà un miracle que la centrale du Doulou soit en état de marche et qu’on ait encore de l’électricité.

– Tu veux dire qu’on ne peut plus communiquer avec le continent ?

– Plus du tout ! Ni mail, ni appel téléphonique. Et avec cette tempête, impossible de quitter l’île. Vu les rafales annoncées, il a été décidé de fermer l’aérodrome. Tous les avions sont cloués au sol jusqu’à nouvel ordre. Quant aux liaisons maritimes avec le Conquet, il ne faut même pas y penser avec une mer d’Iroise démontée comme jamais.

– En clair, notre île est complètement coupée du continent ? demanda Dagorn en fronçant ses sourcils broussailleux.

– Oui, complètement isolée du reste du monde, mon vieux Loïc. Pendant quelques heures, nous allons être livrés à nous-mêmes, en plein cœur d’une terrible tempête.

– Eh bien, cela nous promet de bons moments en perspective…

[1]  Symbole de l’hectopascal, l’unité de mesure de la pression.

Feuilletez Qu’en dira-t-on

Feuilletez Qu’en dira-t-on

Voici le début de ma nouvelle :

Qu’en dira-t-on

— Vous avez demandé le 17, ne quittez pas…
Une voix apparemment âgée, mais plutôt énergique, répondit dans la foulée.
— Je suis bien au commissariat de Boskerque ?
— Oui, madame, mais ne quittez pas, je suis à vous dans une petite seconde.
Un infime bruit de froissement de papier se fit entendre, ainsi qu’un court échange verbal en arrière-fond, avant que la policière ne reprenne la conversation d’un ton chaleureux :
— Excusez-moi, madame, je suis à vous. Que puis-je faire pour vous ?
— Enfin, ce n’est pas trop tôt ! Je suis madame Caron, qui vit au 4 de la rue Rompe-Cul.
— Oui ?
— J’aimerais parler au commissaire.
La demande avait tout d’un ordre tant elle était impérieuse.
— Je suis désolée, mais le monsieur le commissaire n’est pas encore arrivé. Il ne sera là que vers neuf heures ou neuf heures trente. Mais dites-moi ce qu’il se passe, je pourrai peut-être vous aider.
— Non, non, ce n’est pas la peine. Je veux parler à un gradé.
— Je peux vous passer le brigadier Legrain, si vous voulez, il est…
— Non, coupa-t-elle sèchement. Je veux parler au commissaire, et pas à un de ses sous-fifres. Je veux quelqu’un de compétent. Tant pis, je rappellerai ou je passerai tout à l’heure.
Sans même un « au revoir » ou un simple « merci », l’inconnue avait raccroché.
La jeune policière se mit à sourire en repensant aux mots entendus : « commissaire » et « compétent ». Jamais elle n’aurait songé à associer ces deux termes dans une même phrase. Apparemment la dénommée Caron ne devait pas très bien connaître le commissaire Vasseur.
« Plutôt sympathique ; à l’écoute de ses subalternes ; avec un humour souvent caustique ; laid ; sec comme un courlis ; brouillon ; bordélique ; fâché avec les horloges ; d’une intelligence moyenne ; peu intuitif. » Voilà en général ce que disaient les policiers de leur commissaire Quentin Vasseur. Mais « compétent », ça, jamais cela ne leur venait à l’esprit. Il serait exagéré d’affirmer qu’ils ne l’appréciaient pas, mais ils étaient pleinement conscients de ses défauts et surtout de ses limites.
Sa hiérarchie était parvenue depuis longtemps au même constat et c’est la principale raison pour laquelle elle l’avait laissé végéter depuis dix ans dans ce petit commissariat de la commune de Boskerque.

Cette modeste ville des Hauts-de-France ne comptait plus que 15 000 âmes alors qu’elle en avait près du double trente ans plus tôt. Les fermetures de l’usine Peugeot et des Textiles Fournier, les deux principaux employeurs de la ville, avaient provoqué une véritable hémorragie démographique. Les rieurs se plaisaient à dire que les déménagements étaient devenus un sport plus courant que la bourle ou le football, dans le coin. À ce train, Boskerque était devenue ce que les Américains nommaient une shrinking city .
Le taux de chômage atteignait des altitudes qui ne pouvaient que donner le vertige à des habitants habitués aux plaines du Pas-de-Calais. Ce chômage persistant et le manque de perspective pour sa jeunesse servaient de terreau à une petite délinquance que la police peinait à endiguer. Aux dernières élections municipales, Stanislas Krawczyk, le candidat du Rassemblement national, avait fort opportunément fait campagne sur le thème de l’insécurité, exagérant les chiffres des migrants passant quotidiennement par la commune pour rejoindre Calais. Les Boskerquois avaient cru aux sirènes du RN, à ses promesses d’éradiquer le chômage et la délinquance, et avaient élu Krawczyk à une forte majorité.
Quentin Vasseur n’avait pas voté pour ce type, non seulement parce qu’il ne partageait pas ses idées, mais aussi parce qu’en tant que commissaire, il avait été très souvent cité et critiqué dans les discours de l’extrême droite sur son incapacité à arrêter les dealers et autres voleurs de la commune.
Pour lui, ce manque de résultats ne pouvait lui être imputé. Trop d’affaires sur lesquelles enquêter et trop peu d’effectifs à sa disposition. Son bureau croulait littéralement sous les piles de dossiers disposées en arc de cercle autour de lui.
Assis sur son fauteuil, le dos plié à feuilleter une liasse de documents, Vasseur s’arrachait les cheveux en tentant d’élucider une affaire de viol.
Bien entendu, « s’arracher les cheveux » ne pouvait être qu’une simple formule puisqu’il avait le cheveu aussi rare que grisonnant. L’homme avait cinquante-deux ans, il était de taille moyenne et maigre comme un clou. Son visage semblait mal proportionné, comme si un sculpteur amateur l’avait pétri au petit bonheur la chance dans une masse de terre glaise, l’agrémentant d’un disgracieux menton en galoche, d’un nez cassé de boxeur et d’un front dégarni assez bombé.
La bouche en pleine action de mastication de chewing-gum, Vasseur relisait la déposition de la jeune femme violée. Il ne s’en doutait pas encore, mais le commissaire allait bientôt laisser tomber cette enquête. Il allait avoir une nouvelle affaire à étudier, une affaire dont il se souviendrait toute sa vie.

Tout avait commencé par trois coups brefs contre sa porte, trois coups semblables à ceux qui retentissent au théâtre, avant l’ouverture du rideau.

Pour connaître la suite, il ne vous reste qu’à vous rendre dans la librairie la plus proche ou de commander le livre sur le site « Au mot près éditions ».

Présentation du Recueil

Présentation du Recueil

Michaël Herpin et « Au mot près Éditions » ont demandé à dix auteurs d’écrire des nouvelles noires ou policières, avec pour seule contrainte de commencer par ces quelques mots : « Vous avez demandé le 17, ne quittez pas… »

J’ai eu l’idée d’inventer une histoire se déroulant dans une ville du nord (imaginaire), en m’inspirant d’un fait divers survenu dans une commune du Calvados au début des années 2000 où sévissait un mystérieux corbeau. C’est ainsi qu’est née la nouvelle « Qu’en dira-t-on. »

Prix reine Mathilde

Prix reine Mathilde

Ce dimanche fut une excellente nouvelle journée pour moi : le jury du salon de Cheux m’a décerné à l’unanimité le Prix Reine Mathilde qui récompense le meilleur roman. C’est mon ouvrage « Confesse – le destin d’un prêtre libertin » qui m’a permis de décrocher ce prix.     Catherine Carteau, présidente du jury, lit ici une jolie critique, très flatteuse, qui m’a touché. Je ne boude pas mon plaisir d’en citer un passage, tant il est rare pour un écrivain d’être complimenté de la sorte : « Confesse est un drame historique, non dénué d’humour et de légèreté. […] Ce roman flamboyant qui a pour cadre le début du XVIIIe siècle, une époque somptueuse mais corrompue, à l’image de Philippe d’Orléans alors Régent du Royaume, est à la fois un roman de mœurs  et d’aventures, l’occasion pour l’auteur de faire vivre à son héros atypique des aventures bien périlleuses que le lecteur va vivre avec passion et émotion. D’une qualité littéraire indéniable, écrit dans la jolie langue du Siècle des Lumières, à la manière d’un Choderlos de Laclos ou d’un marquis de Sade, cet ouvrage de 470 pages, très bien documenté, aux descriptions somptueuses, se lit aisément, tant les rebondissements sont nombreux. Intrigues, machinations, complots de toute sorte se succèdent à un rythme effréné, sans compter l’intensité dramatique qui ne faiblit jamais, jusqu’au dénouement. C’est une vraie réussite et un prix plus que mérité. Encore félicitations, Grégory, vous avez bien du talent ! » Je crois que je vais avoir du mal à redescendre de mon petit nuage…

Et c’est ainsi que toute la journée,  58 nouveaux lecteurs sont venus se faire dédicacer mon « Confesse »…

 

Clin d’œil

Clin d’œil

Le 13 octobre 2018, au salon du livre de Bois-Guillaume, se trouvait parmi les auteurs un prêtre traditionaliste, jeune et en soutane. Il semblait intrigué par mon livre Confesse et il est venu me poser  plusieurs questions.

De nombreuses personnes ont été amusés par le décalage entre le sujet de mon roman et la présence de ce prêtre. C’est pour cette raison que le dessinateur José Mauduit a réalisé ce petit dessin qu’il m’a gentiment offert. Merci à lui.

Voici deux photos prises par Sophie P. qui montrent ce moment insolite :

Feuilletez Confesse

Feuilletez Confesse

Chapitre I : L’habit fait-il le moine ?

Nuit du samedi 6 au dimanche 7 janvier 1720

 

« – Tu t’en vas déjà, mon beau ? »

La jeune femme qui venait de poser cette question d’une voix mignarde s’étirait de tout son long à la manière d’un chat qui s’éveille. En allongeant ses membres jusqu’à toucher du bout des doigts le montant du lit, sa silhouette élégante s’affina. Son ventre se creusa formant une petite cuvette dont le nombril apparaissait comme le point de fuite. Ses seins ronds et blancs s’affaissèrent légèrement sur les côtés, inclinant ses mamelons comme s’ils perdaient l’équilibre. Par ce mouvement innocent, le drap froissé glissa le long de sa hanche en laissant apparaître à la lueur du foyer le haut de ses cuisses et son sexe.

Debout au pied du lit, l’homme sourit devant ce gracieux spectacle. Sans répondre, il enfila avec lenteur une longue chemise de batiste blanche, boutonnant son col jusqu’en haut. Il la regardait et elle, allongée sur le côté, appuyée sur son coude, le regardait aussi. Elle avait un beau visage, jeune et poupin, cerclé d’une abondante chevelure noire et ondulée. Ses yeux clairs lançaient un regard espiègle, un regard fripon qui ne cachait rien de ses intentions, ce regard, c’était le genre d’hameçon qui appâtait du premier coup les hommes qui frayaient dans les parages. Il songeait qu’il aurait bien envie de se replonger dans ce lit douillet, au plus profond de ces draps chauds, de se blottir contre le corps svelte de cette beauté et de l’enlacer de toutes ses forces, de l’embrasser, de la caresser, de l’aimer à nouveau…

Tout en se grattant le pubis avec nonchalance, il en vint à jalouser l’époux de cette jeune femme, qui pouvait venir autant de fois qu’il voulait dans cette chambre cossue et confortable, qui pouvait la posséder à n’importe quelle heure de la journée sans se cacher, sans se méfier des voisins. Mais finalement l’homme s’amusa de sa remarque, se disant qu’il fallait être bien fol pour envier la place d’un mari cocu. Tout en se moquant de lui-même, il enfila sa culotte de serge et ses bas de soie. Il était en train de mettre des souliers noirs à boucles dorées lorsque la voix de sa maîtresse se fit de nouveau entendre :

– Tu es donc pressé de me laisser seule ?

– Pas du tout, mon ange, répondit-il avec tendresse. Mais cinq heures du matin viennent de sonner. Et j’ai à faire demain, ou plutôt… aujourd’hui, j’ai à faire dès potron-minet.

– Qu’as-tu donc à faire de si important ?

– As-tu oublié que nous sommes dimanche ?

– Et alors ?

L’homme haussa les épaules en faisant une moue moqueuse pour lui signifier qu’elle avait proféré une ineptie. Il se retourna et s’empara d’un habit noir soigneusement plié sur le dossier d’une chaise cannelée. Il l’enfila sans un bruit, réajusta ses manches au niveau des poignets puis se pencha afin de faire tomber jusqu’au sol les pans de sa soutane.

– Et alors ? dit-il en plaquant son rabat noir sur son torse. Tu as de ces questions. C’est que j’ai une messe à célébrer, ma toute belle !

– C’est vrai ! J’oubliais, ajouta-t-elle en faisant une curieuse révérence d’un signe de la main, monsieur l’abbé m’a fait l’honneur de sa visite.

Elle se mit à rire aux éclats, cachant derrière sa paume une rangée de dents aussi blanches que des perles. Lui ne put s’empêcher de sourire de sa bonne humeur enfantine, de son humour taquin. Il finissait d’attacher ses cheveux longs avec une rosette couleur ébène lorsqu’elle revint à la charge :

– Il te reste encore un peu de temps. Pourquoi ne pas rester un peu plus ? proposa-t-elle en s’asseyant au bord du lit. Tu t’ennuies avec moi sous les draps ?

– Non, pas une seconde, ma belle, mais si je tombe nez à nez avec ton époux, que va-t-il se passer ? demanda-t-il légèrement soucieux. Il y a un précepte universel qui veut que tout mari qui rencontre en pleine nuit un homme dans la chambre de sa femme ne garde pas son sang-froid très longtemps.

– Aucun risque ! Il m’a prévenu qu’il ne rentrerait de son voyage qu’en fin de matinée. Son négoce de draps lui prend de plus en plus de temps… ce qui n’est pas pour me déplaire.

– Et s’il rentrait plus tôt que prévu ?

– Peu importe ! répondit-elle en faisant un geste évasif de la main. Tu lui serviras un bon sermon, sorti de derrière les fagots, qu’il s’empressera de gober.

– Ton mari est-il sot à ce point pour avaler de si grosses couleuvres ?

– Sot ? ricana-t-elle, amusée par le jeu de mot. Sot, il l’est déjà par nos galipettes mais si ta question est de savoir s’il est stupide alors détrompe-toi, Armand. Mon mari est loin d’être stupide. Certains de ses concurrents, aujourd’hui sur la paille, pourraient en témoigner. En affaires, mon mari est un sacré roublard, malin comme un renard, sachant toujours flairer le bon client. Plus madré et artificieux[1] que lui sur le marché du drap, ça n’existe pas ! Mais…

– Mais ?

– Mais aussi intelligent et retors soit-il, il a le défaut d’être bigot comme personne. Plus dévot qu’un novice la veille de prononcer ses vœux monastiques. Ce qui veut dire que dès qu’un prêtre lui adresse la parole, il perd tout sens critique et croit tout. Tu pourrais lui dire que le verre en cristal dans lequel il boit son vin tous les jours est le Saint-Graal, il te croirait pour la simple raison que tu es un ecclésiastique. Il ne lui viendrait jamais à l’idée de ne pas croire un curé ou même de le contredire.

– Est-ce pour cette raison que tu as choisi ton amant parmi le clergé local ?

– Non ! Ce n’est pas pour cela, même si j’avoue que c’est plus pratique de coucher avec son curé. C’est un gain de temps pour se confesser de ce terrible péché d’adultère. Je couche avec toi, mon mignon, susurra-t-elle en entourant son cou de ses longs bras blancs, parce que tu es le plus bel homme qu’il m’ait été donné de rencontrer.

Elle porta sa bouche au niveau de ses lèvres et l’embrassa longuement. Lorsqu’elle desserra son étreinte, elle lui chuchota à l’oreille, dans un souffle charnel :

– C’est affreux, je sens que je vais encore pêcher, mon père !

– Non ! Non ! protesta Armand en la repoussant délicatement. Je n’ai plus le temps pour cela !

– Quoi ? répliqua-t-elle en mimant la boudeuse, les sourcils froncés, les mains plaquées sur ses hanches. Tu laisserais une pécheresse au bord de la tentation ?

– Si je m’éloigne, il n’y aura plus de tentation, rétorqua-t-il plein de bon sens.

– Mais si tu t’éloignes, tu me laisses seule, l’âme avilie par toutes sortes de mauvaises pensées, plus impures les unes que les autres. Quel prêtre es-tu pour laisser ainsi une pécheresse sans confession ? demanda-t-elle taquine. Tu dois me donner ton absolution avant de partir, souffla-t-elle en plaquant sa main sur son entre-jambe et en commençant à caresser l’étoffe de la soutane.

– Pas besoin de te confesser ! déclara-t-il en retirant la main baladeuse. Je connais déjà tous les péchés que tu as commis, en pensées et en actions, les péchés d’envie, d’adultère, de luxure et tant d’autres encore qui feraient rougir de pudeur le plus lubrique des satyres. Alors en pénitence de tous ces péchés, tu réciteras une trentaine d’Ave Maria.

– Si tu n’es pas là, qui te dit que je ferai scrupuleusement cette ennuyeuse pénitence ?

– Je vérifierai lors de ma prochaine visite, annonça Armand en esquissant un sourire coquin. Sais-tu que la récitation de certaines prières délie admirablement la langue, la rendant plus souple et délicieusement agile ?

La jeune femme éclata de rire à nouveau. Elle se jeta en arrière sur le lit, le regard plein de malice, étalant ses membres nus aux yeux de son amant et lui déclara d’une voix suave :

– Alors c’est entendu, mon beau. Je ferai ma pénitence avec autant d’application que le ferait une sainte femme. Et tu verras, lors de ta prochaine visite, je ferai quelques génuflexions et te montrerai avec quelle assiduité j’ai pratiqué cette pénitence…

Le jeune prêtre ne répondit rien sur le moment, ouvrit la porte de la chambre puis il se retourna, en lançant, le regard brillant :

– Vivement la prochaine fois !

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Accoté au chambranle de la porte, Armand porta sa main à ses lèvres et envoya un tendre baiser à la jeune femme alanguie sur les draps froissés. Celle-ci fit mine de s’en saisir d’un geste rapide, comme on le ferait pour attraper un moustique en plein vol. Elle esquissa un sourire triomphant en montrant son poing fermé à son amant. Elle vint le plaquer doucement contre son sein droit. Tout en laissant sa main posée contre son mamelon, elle émit un long soupir de contentement comme si elle sentait encore la chaleur des lèvres d’Armand parcourir son corps.

Il sourit de cette coquinerie, fit un léger clin d’œil à la belle avant de refermer la porte. Il marcha d’un pas feutré sur le vieux parquet du premier étage à la façon d’un adolescent qui veut faire le mur pour quitter le domicile familial. Il se moqua de sa propre prudence, jugée excessive vu qu’il n’avait rien à craindre à cette heure. Le mari était absent. La cuisinière, les valets et le palefrenier étaient couchés depuis longtemps.

Armand eut pourtant la surprise d’apercevoir au pied de l’escalier, éveillé et silencieux dans la demeure endormie, ce domestique longiligne, au visage émacié, rencontré lors de son arrivée. A le voir dans le vestibule, aussi raide et statique qu’une statue, enserré dans sa livrée d’un blanc impeccable, on aurait pu croire qu’il faisait partie du décorum de cette maison bourgeoise, à l’instar de cette tapisserie veloutée à points noués ou de cette commode en bois de palissandre encombrée d’un grand candélabre en étain à trois branches. Par cet étalage d’objets aussi imposants que coûteux, le propriétaire voulait manifestement montrer à chaque visiteur qui franchissait le seuil de sa maison son indiscutable opulence. La présence du valet en livrée participait à cette démarche ostentatoire. Il servait de potiche humaine en quelque sorte.

En entendant le pas du prêtre dans l’escalier, la statue s’anima soudain. Elle disparut dans la pièce voisine et revint bientôt avec un tricorne usé et un long manteau noir qu’elle tendit au prêtre, sans qu’aucune parole, sans qu’aucun sourire ne vienne troubler sa face marmoréenne.

Le jeune ecclésiastique la remercia d’un léger signe de tête. Tandis qu’il enfilait ses effets, le valet taciturne se dirigea d’un pas mécanique vers la porte d’entrée.

Avant même qu’il ait pu se saisir de la poignée, la porte s’ouvrit brutalement.

Sur le seuil, apparut une silhouette sombre et trapue, coiffée d’un long chapeau et d’un frac ruisselant.

– Bon sang, tonna l’homme en entrant, je suis mouillé comme une soupe.

– Monsieur veut-il que je le débarrasse ? proposa le domestique de sa voix mate.

– Plutôt deux fois qu’une ! Et ensuite, Jacques, vous irez remettre une bourrée dans la cheminée que je me réchauffe un peu. Je suis trempé et transi, dit-il en enlevant sa pelisse d’un geste vif, éclaboussant autour de lui, comme le ferait un chien mouillé qui s’ébroue.

Il s’empressa d’ôter son chapeau et surtout sa malheureuse perruque, totalement imbibée d’eau. Tout en pestant, il se mit à l’essorer comme s’il s’agissait d’un vieux linge. C’est à cet instant, qu’en levant le nez, il eut la surprise d’apercevoir un visage familier au pied de l’escalier.

– Monsieur l’abbé ? Que faites-vous chez moi au beau milieu de la nuit ? demanda-t-il intrigué.

Le jeune prêtre resta interdit. Il ne savait pas quoi dire. Il lui semblait légitime que le propriétaire de cette maison lui posât cette question mais il n’avait pas imaginé une seconde qu’il soit obligé d’y répondre. Il commença à ouvrir les lèvres mais aucune parole ne s’en échappa. Il cherchait une réponse, un début d’explication, n’importe quoi mais quelque chose de plausible.

Il s’imaginait que si un médecin l’avait trépané à l’instant même, il aurait pu entrevoir à l’intérieur de son crâne un système complexe d’engrenages, tel qu’on en trouve à l’intérieur de certaines horloges. Il sentait toute cette machinerie s’ébranler. Il croyait entendre dans son cerveau le cliquetis des rouages tournant autour de leur pignon, s’emboitant dans d’autres roues dentées jusqu’à ce que naisse une quelconque idée. Aux dires de sa maîtresse, monsieur Lecoq était un homme tellement dévot qu’il prendrait pour argent comptant le discours d’un ecclésiastique alors il tenta le coup.

Sans dire un mot, il se dirigea vers le maître des lieux, le prit par le bras et l’emmena dans le salon, avec assez de douceur pour ne pas paraître trop cavalier et avec assez de fermeté pour que l’homme se laisse faire.

– Mon père, que se passe-t-il ? questionna-t-il avec une pointe d’inquiétude dans la gorge. On me cache quelque chose ?

Armand le fit assoir sur un fauteuil capitonné, tout près de l’âtre. Il dévisagea cet homme, déjà entrevu à la sortie d’une messe, mais sans réellement le voir. Son regard s’était attardé sur sa charmante épouse plutôt que sur lui. Dans les alpages, le loup qui lorgne sur les grasses brebis n’observe le berger que pour savoir où il se trouve et non pour voir ce qu’il est.

Malgré un âge avancé, monsieur Lecoq était un solide gaillard, aux mains épaisses et velues. Il avait le front dégarni et les tempes grisonnantes. Son visage empâté et ses grands yeux ronds lui donnaient une physionomie plutôt affable, ce qui rassura Armand.

– Que se passe-t-il à la fin ? demanda-t-il impatient. Il est arrivé un malheur ? C’est cela, mon père ?

– Rien, trois fois rien. C’est votre femme…

– Ma femme ? s’exclama-t-il en se dressant de son fauteuil. Mais qu’a-t-elle ? Il lui est arrivé quelque chose ?

– Non, rien de grave, rassurez-vous… et rasseyez-vous que je vous explique.

– Mon Dieu, ne me faites pas languir. Qu’est-ce qui est arrivé à ma femme ?

– Rien, presque rien. Elle s’est sentie mal, voilà tout. Une forte fièvre l’a prise dans la soirée, soudainement.

– Mordieu ! cria monsieur Lecoq, en devenant plus blanc que sa chemise.

– Voyant que son mal ne voulait pas passer, elle me fit mander de toute urgence.

– Vous ?

– Moi. Et seulement moi, avait-elle précisé. Je suis venu le plus vite que j’ai pu. Votre domestique m’a fait monter dans sa chambre.

– Et alors ?

– A mon arrivée, elle était avachie dans son lit, le visage écarlate, son corps se contorsionnant lentement à la manière d’un serpent qui se love.

– Mon Dieu ! gémit monsieur Lecoq en plaquant sa paume de main contre ses lèvres.

– Et surtout, elle était brûlante à mon arrivée.

– Brûlante ?

– Oui, brûlante, toute chaude, comme si un feu ardent la dévorait de l’intérieur, ici, précisa-t-il en pointant son doigt sur la bedaine du mari, ici dans le bas-ventre.

– La pauvre petite… la pauvre petite. Elle qui est si fragile. Je vais la perdre, geignit-il en mettant la main sur son torse.

Il se sentait oppressé, comme si une boule lui pressurait la poitrine.

– Ce ne sont pas les seuls symptômes, poursuivit Armand sur le même ton lent. Elle avait le souffle haletant. Ses membres aussi moites que si elle avait dormi avec deux édredons sur elle en pleine nuit d’été.

– Qu’est-ce qu’elle a dû souffrir… se lamenta le mari, catastrophé.

– Nul doute qu’elle était en grande souffrance. En me voyant franchir le seuil de sa chambre, elle me supplia de la soulager, de la délivrer de ce feu qui la consommait de l’intérieur.

– Mais je ne comprends pas. Pourquoi ne pas quérir un médecin ?

– Pourquoi faire déplacer un médecin ? répliqua Armand en prenant un air étonné. Alors que par mon entremise, c’est Dieu lui-même qui prenait soin de votre femme. Pas besoin de lancette ou de clystère pour faire partir le mal. Rien que la vue de ma soutane eut un effet palliatif.

– C’est vrai ? Vous ne dites pas cela pour me rassurer ?

– Mais non ! Je vous dis la vérité. Et quand j’ai deviné son état, je me suis mis ardemment à la tâche. Priant le Très-Haut pour me donner la force de combattre ce mal mystérieux. Et croyez-moi, je ne me suis pas ménagé. J’ai pris le problème à bras-le-corps, comme on dit, conclut-il en souriant.

– Et alors ? Comment va-t-elle ?

– Mieux, elle se sent beaucoup mieux ! Beaucoup plus détendue, presque apaisée.

– Dieu soit loué !

– Votre épouse voulait que je reste encore à ses côtés, à son chevet mais j’ai senti que ma présence n’était plus indispensable. Je risquais de la fatiguer plus que de raison.

– Bon sang, me voilà rasséréné ! Ma chère enfant. Je monte de suite l’embrasser.

– Non ! cria le jeune prêtre en ouvrant de grands yeux. Il ne vaut mieux pas ! Elle dort du sommeil du juste, vous comprenez. Elle a besoin de repos, de beaucoup de repos. C’est légitime après toutes ses convulsions. Laissez-là se reposer, mon cher. Vous irez la voir à son réveil, au chant du coq. Mais là, elle est épuisée.

– Vous êtes sûr ?

– Mais oui, vous dis-je. Dieu veille sur elle. On ne fait pas mieux comme garde-malade, lâcha-t-il en riant de bon cœur.

Monsieur Lecoq s’esclaffa aussi, presque avec exagération, avec un rire cathartique qui l’aidait à se délester de ce poids qui lui avait comprimé la poitrine.

– Sur ce, je vais vous laisser pour aller me coucher, déclara le jeune prêtre en se levant. Avoir veillé votre épouse toute la nuit m’a éreinté. Je suis brisé de fatigue, confia-t-il en réajustant d’un revers de main sa soutane froissée.

– Je comprends. Nous abusons de votre gentillesse.

– Pensez donc. Tout le plaisir a été pour moi.

– Tout de même, voici quelque argent pour le dérangement.

– Non, non ! dit-il énergiquement en refusant la bourse qu’on lui tendait.

– Mais si ! C’est peu de chose pour moi, se gargarisa le mari. Allez, prenez pour votre peine.

– Non, redis-je. Je ne veux pas profiter de votre bonté. J’ai seulement fait mon devoir de prêtre. Faire du bien… euh… le bien pour mes ouailles est la quintessence même de mon sacerdoce.

– Ah, quel bon cœur que cet homme ! Alors prenez toujours pour vos pauvres, suggéra-t-il en lui mettant la bourse dans la main. Nul doute que vous en ferez bon usage.

– Bon, je m’incline.

Le mari raccompagna le prêtre d’un pas allègre jusqu’à la porte d’entrée. Il lui avait pris le bras comme on le fait entre amis de longue date. Il était tellement soulagé de savoir sa femme hors de danger qu’il avait envie de badiner. Il plaisantait sur les femmes, sur leur faible constitution, sur leur corps aussi frêle et fragile que celui d’un moineau, sur leurs humeurs si mal tempérées. Même en ouvrant la porte, en voyant la violente averse qui battait le pavé, il ne se départit pas de sa gaieté.

– Mais il pleut toujours des hallebardes ! s’exclama monsieur Lecoq. Tudieu, qu’est-ce qu’il dégringole !

– Oui, on dirait que le Bon Dieu nous rejoue la scène du déluge, railla Armand.

– Attendez, Jacques va vous raccompagner avec un parapluie, lança-t-il en faisant un signe au domestique à la livrée blanche. Il ne me reste qu’à vous remercier et à vous souhaiter une bonne nuit, mon père, dit-il en lui serrant énergiquement la main.

– Une bonne nuit, à vous aussi, monsieur. Ou du moins, ce qu’il en reste de la nuit. J’ai veillé votre femme si tard que je crois que le soleil sera levé avant que je me couche, lâcha-t-il, le sourire aux lèvres alors qu’on refermait la porte sur lui.

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Sur le seuil de la porte, sous un vaste porche flanqué de deux colonnes à bossage, Armand se coiffa de son tricorne tout en regardant la pluie tomber à flot. C’était un véritable déferlement d’eau, aussi soudain que violent. La pluie frappait les façades des maisons sans discontinuer, faisant trembler les volets. Des cascades d’eau jaillissaient de tous les toits, inondant les rues et les places à une vitesse surprenante, donnant la sinistre impression que la ville entière allait être engloutie par un océan en furie, à l’image de la mystérieuse Atlantide décrite jadis par Platon dans le Timée. Le caniveau central de la rue des Carrières ne parvenait plus à évacuer toute cette eau, il débordait, transformant peu à peu la rue en un torrent tumultueux. A deux pas d’ici, une gargouille hideuse, perchée sur le larmier de l’église Saint-Gilles, n’en finissait plus de vomir un flot bouillonnant.

Le jeune prêtre jugea plus prudent de patienter quelques instants sous le porche à l’abri de la colère du ciel. Les yeux fixés sur cette rue inondée, il récita machinalement : « Ce jour-là jaillirent toutes les sources du grand abîme et les écluses du ciel s’ouvrirent. La pluie tomba sur la terre pendant quarante jours et quarante nuits. » Amusé, il se tourna vers ce domestique longiligne, s’attendant à ce qu’il commente l’allusion. Mais l’autre ne broncha pas. Il tenait toujours dans sa main droite un curieux engin composé d’une canne en noisetier et d’une large toile de chanvre cerclée de bois, un assemblage que son maître avait eu l’audace de nommer parapluie. Armand songea en souriant qu’il ne se voyait pas braver les éléments avec un tel objet. Il aurait été aussi trempé que s’il avait plongé tout habillé dans l’Orne.

Au bout de dix minutes, les trombes d’eau s’apaisèrent, aussi brutalement qu’elles étaient apparues. Les cataractes perdirent de leur vigueur et cédèrent bientôt la place à de minces filets d’eau qui dégringolaient des toitures et explosaient en myriades de gouttelettes dès qu’ils frappaient les pavés. La rue des Carrières émergeait de nouveau des flots, devenant enfin praticable.

Armand soupira d’aise. Il allait pouvoir regagner ses pénates. Il fit signe à ce valet taciturne afin qu’il l’accompagne muni de son parapluie insolite mais celui-ci resta planté sous le porche, comme un pommier planté dans son verger, le regard attiré par l’eau que charroyait encore le caniveau.

– Ho ! Ho ! Vous venez ? l’interpella-t-il.

– Pauvre madame. Je m’inquiète beaucoup à son sujet, confia soudain le valet d’une voix monocorde. Son mal semble empirer de semaine en semaine.

Le jeune prêtre le dévisagea avec surprise. Il n’était pas dans les habitudes des domestiques d’étaler ainsi leurs états d’âme. Ce comportement contrevenait à toute bienséance. Il hésita un instant à le remettre à sa place mais en tant que prêtre, il était coutumier du fait. On venait souvent se confier à lui, comme à un être cher, comme à une mère, même à des moments impromptus. Sans être dans le confessionnal, sans avoir commis le moindre péché, beaucoup de ses ouailles se sentaient soulagées rien qu’à lui parler. La plupart du temps, il n’avait presque rien à dire, il se contentait d’écouter, comme si sa soutane avait un pouvoir cathartique. Ils parlaient de leurs vagues à l’âme, de leurs difficultés quotidiennes et ensuite repartaient apaisés.

Armand toussota afin de s’éclaircir la voix et lui dit en prenant un ton paternel :

– Allons, ne vous faites pas de mauvais sang. Elle se remettra bien vite d’aplomb.

– Oui, je sais, comme les autres fois. Mais dès que son mari prendra de nouveau la route pour ses affaires, elle fera une rechute.

– Vous exagérez, mon vieux. Elle n’est pas si souvent malade que cela.

– Je le crains, si, répliqua-t-il, la mine grave. Ses crises sont de plus en plus impressionnantes, en tout cas. Vous ne me détromperez pas sur ce point, je crois. Vous avez déjà assisté à plusieurs de ses terribles crises, vous qui passez pas mal de temps à son chevet.

– Cela m’est déjà arrivé, répondit Armand, gêné, mais je ne suis pas là à chacune de ses crises.

– Tout ce que je sais, poursuivit le domestique d’une voix neutre, faisant mine de ne pas avoir entendu le prêtre, c’est quand je passe devant sa porte close lors d’une de ses crises, et que j’entends ses râles déchirants, j’en ai la chair de poule. On dirait de longs gémissements, entrecoupés de soupirs haletants. Je me demande de quel mal mystérieux, madame peut bien être atteinte ? questionna-t-il naïvement.

Légèrement étonné par la tournure que prenait la conversation, Armand ne répondit pas tout de suite. Il se demandait si ce domestique était naturellement stupide ou s’il avait découvert le pot aux roses ? Mais si c’était le cas, qu’est-ce qu’il attendait pour abattre ses cartes au lieu de jouer ce jeu de dupes ? Ne sachant pas trop sur quel pied danser, Armand décida de jouer l’innocent jusqu’au bout et déclara :

– Elle souffre du mal qu’ont les jeunes femmes à être mariées, contre leur gré, à des maris plus âgés qu’elle. Elles finissent par s’étioler comme une jolie fleur délaissée dans son vase et qu’on a oublié d’arroser. Elle se flétrit peu à peu. Les barbons sont parfois ainsi avec leurs jeunes épousées. On dirait qu’ils les confondent avec un beau bibelot qu’on laisse exposé aux regards de ses hôtes sur le linteau de la cheminée. Mais si on ne s’en sert pas, le bibelot se couvre de poussière, s’abîme avec le temps, se ternit, se rouille. Pourtant, pour que ces jeunes femmes retrouvent tout leur éclat et toute leur fraîcheur, il suffirait de ne plus les délaisser, de les distraire, d’égayer leur existence. Voyez ce n’est pas un mal bien dangereux. Juste un léger mal-être.

– Pour ma part, je crois que ce mal est contagieux, poursuivit le valet avec le même sérieux.

– Allons, ne paniquez pas ! déclara le prêtre d’une voix moqueuse. Ce n’est pas demain la veille qu’on enfermera votre maîtresse dans un lazaret. Ce n’est pas parce qu’elle se fait porter pâle aujourd’hui qu’il faut la prendre pour une pestiférée.

– Je sais ce que je dis. Ce mal est sûrement contagieux, insista-t-il. C’est mon maître qui, à son tour, semble atteint, dit-il en prenant un air mystérieux.

– Que dites-vous là ? demanda-t-il interloqué.

– La vérité, mon père ! J’en veux pour preuve qu’à chaque nouveau voyage de mon maître, lui viennent de terribles maux de tête.

– Je n’étais pas au courant de ce fait.

– Dès qu’il quitte le domicile conjugal, son front le fait atrocement souffrir.

– C’est curieux.

– Je ne suis pas médecin, mais je gage que d’ici peu, son couvre-chef sera… percé par… deux petites cornes, lança-t-il avec une pointe d’ironie.

Ses dernières paroles ne laissaient plus la place au doute. Ce valet savait tout, depuis le début. S’il n’en avait touché mot à son maître, c’est qu’il avait une idée pernicieuse derrière la tête. Il restait à savoir laquelle.

– A l’énoncé de tous ces… symptômes, continua le domestique imperturbable, je crois savoir ce que pourraient conclure certaines mauvaises langues…

– J’entends mal votre discours, mon cher, déclara Armand d’un ton sec. Où voulez-vous en venir exactement ?

– Je dis simplement, qu’à votre place, je prierais ardemment le ciel que les langues se taisent.

– Pourquoi est-ce que les langues parleraient ? répliqua-t-il mordant.

– Peut-on empêcher une langue de parler, mon père ? rétorqua-t-il narquois. Au même titre, qu’on ne peut empêcher une rivière de couler ou un oiseau de voler. On ne peut aller contre certaines natures. Et puis, vous savez ce qu’est une langue ? A toujours être enfermée, à longueur de journée, dans une bouche, à tourner en rond, elle s’agite, elle piaffe d’impatience, elle brûle de parler. Alors vous pensez, dès que l’on a le malheur d’ouvrir un tant soit peu la bouche, elle se délie, elle file jusqu’à la première oreille venue et y déverse tout ce qu’elle sait.

– Cela serait fâcheux, en effet. Et est-ce qu’il n’y aurait pas un moyen, par hasard, de faire taire cet organe trop bavard ?

– Je ne sais pas vraiment. Mais vous savez ce qu’énonce le dicton : « seul le silence est d’or »…

– Je vois. Il faudrait en quelque sorte lui offrir une muselière en argent.

– En argent sonnant et trébuchant, cela va de soit, conclut-il, triomphant.

En écho à cette phrase, Armand crut qu’il allait lui mettre son poing dans la figure. Il se retint cependant, non parce que son habit ecclésiastique lui interdisait toute forme de violence, mais plutôt parce qu’un pugilat à la porte de cette respectable maison aurait inévitablement réveillé ses occupants, voire le voisinage. Comment ensuite empêcher le scandale d’éclater ? Tout autre qu’Armand aurait sans doute été paniqué dans un tel moment, mais pas lui. Il lui restait une botte secrète pour lui permettre de parer le coup de son adversaire et même de le terrasser :

– Vous avez bien changé, monsieur, en trois ans, ajouta-t-il le plus calmement possible. A cette époque, vous n’étiez qu’un horsain mal fagoté, au regard craintif, échouant dans notre belle ville de Caen. Vous souvient-il de ce fameux jour de mars, où vous étiez venu me voir après l’office, avec le désir de vous confesser ?

Le domestique se figea à l’annonce de cette phrase, comme si le prêtre avait prononcé une imprécation ou un enchantement afin de le transformer en statue de pierre.

Son désarroi n’échappa pas au prêtre qui poursuivit son discours sur le même ton posé et froid :

– Je m’en souviens encore comme si c’était hier, vous aviez quitté votre lointaine Touraine ayant eu maille à partir avec la Justice royale. Quel était donc ce crime que vous aviez commis ? Ah, ma mémoire me joue des tours, grommela le prêtre en exagérant sa gestuelle. Pourtant vous me l’aviez avoué dans le confessionnal. Mais si, vous savez ce crime qui vous a valu le bannissement de votre province natale et qui vous vaudrait, à coup sûr, d’être chassé de cette maison si on venait à l’apprendre…

– Vous n’oseriez pas trahir le secret de la confession ? coupa le domestique affolé.

– Moi ? Bien sûr que non, je suis tenu au silence par mon état de prêtre. Je tiendrai le secret de votre confession, rassurez-vous, dit-il en feignant la compassion. Mais ce n’est pas si aisé de se taire, croyez-moi, mon ami. C’est un véritable fardeau. Tenez, si je vous gageais de tenir votre langue à votre tour, pensez-vous que vous en seriez capable ?

– Je… Je pense que je n’ai pas le choix.

– Non, je ne pense pas, non, rétorqua Armand d’un ton sec. A votre avis, entre deux langues qui s’agitent et qui palabrent, laquelle les honnêtes gens seraient-ils plus prompts à croire ? La langue d’un vénérable ecclésiastique, connu et respecté de tous, membre d’une vieille famille locale de gentilshommes ? Ou la langue d’un obscur valet, venant du diable vauvert, qui porte, dissimulé sous sa chemise, une marque d’infamie, une épaule flétrie par une fleur de lys ? Mais que vous arrive-t-il ? Vous voilà plus blanc que votre livrée et vous ne dites mot alors que vous étiez si prolixe il y a un instant. Mais vous avez raison, dans certaines situations, il vaut mieux se taire. C’est le meilleur moyen d’éviter de dire des sottises.

Le jeune prêtre ne put s’empêcher de rire de bon cœur. Il avait retourné la situation à son avantage. Il pouvait aller se coucher l’esprit tranquille.

Voyant que la pluie cinglante avait définitivement laissé place à un crachin inoffensif, il quitta le porche le cœur léger. Les mains enfoncées dans les grandes poches de son manteau, il emprunta la rue des Carrières en slalomant entre les grandes flaques d’eau, tout en sifflotant gaiement l’air du Gloria. Il s’arrêta subitement et se retourna pour contempler une dernière fois son pitoyable maître-chanteur. Il voulait savourer jusqu’au bout sa victoire et lui lança :

– Vous savez à qui vous me faites penser ainsi, tout penaud, la tête rentrée dans les épaules, l’air chagrin comme si vous veniez de porter en terre toute votre famille ? C’est à la Perrette de la fable. Vous savez cette tête de linotte qui tirait des plans sur la comète, qui s’imaginait faire fortune avant même d’avoir gagné un sol ? Eh bien, vous êtes comme elle. La Fontaine concluait sa fable par : « Adieu veau, vache, cochon, couvée ». Que diriez-vous si nous concluions notre histoire par la morale suivante ?

« Si tu ne te tenais pas coi,

        Adieu emploi, gages et toit ! »

 

 

 

[1]  Synonyme de rusé.

Origine de Confesse

Origine de Confesse

Exactement comme mon premier roman « la Société des Derlines », l’idée d’écrire cet ouvrage est venue d’un procès du XVIIIe siècle que j’ai retrouvé aux archives départementales du Calvados. Pourtant, si avec les escrocs de la Société des Derlines, les feuillets du procès étaient très nombreux, ce ne fut pas le cas pour celui-ci. J’ai juste mis à jour un malheureux interrogatoire de quatre pages.

Un jeune noble venait d’être arrêté et était interrogé par le lieutenant criminel du bailliage de Caen. Celui-ci lui reprochait de s’être battu en duel, ce qui était formellement interdit par les édits royaux. Mais le plus étonnant, c’est que le juge lui reprochait surtout de s’être battu à l’épée contre un prêtre… A quoi le noble put lui rétorquer : « Oui mais votre curé, il vient de dépuceler ma jeune sœur… »

Cette histoire m’a donné envie de raconter la vie d’un curé libertin, autant libertin dans ses actes puisque c’est un viveur, un noceur, un séducteur, que libertin dans ses pensées puisqu’il est athée. Ce jeune homme de 27 ans, beau comme un dieu, est devenu prêtre non par conviction mais par la volonté de son père. Armand de Penthou est donc devenu curé de la paroisse Saint-Julien dans les faubourgs de Caen, en 1720.

Forcément ce jeune prêtre aimant autant les femmes, le bon vin et les jeux de hasard va vivre de nombreuses mésaventures à Caen, à Paris, à Lyon et même à Marseille.

La rédaction de ce livre a duré de juillet 2010 à juillet 2012. Je ne l’ai pas proposé tout de suite à mon éditeur, ayant dans l’idée d’écrire une suite. Finalement le temps a passé et j’ai abandonné l’idée d’un second tome mais je n’ai pas renoncé à l’envie de raconter la suite des aventures d’Armand. De janvier 2017 à novembre 2017, j’ai donc repris ma plume (ou mon clavier pour être exact) pour augmenter et améliorer cette fresque historique.

J’ai choisi le titre « Confesse » qui avait l’avantage de lier à la fois la religion et le libertinage…

 

Voici la couverture que j’avais imaginée pour ce roman.

Malheureusement elle n’a pas été acceptée, elle montrait pourtant bien le côté sulfureux de mon prêtre qui avait trouvé au confessionnal d’autres utilisations que celles prévues par l’Église catholique.