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Prix reine Mathilde

Prix reine Mathilde

Ce dimanche fut une excellente nouvelle journée pour moi : le jury du salon de Cheux m’a décerné à l’unanimité le Prix Reine Mathilde qui récompense le meilleur roman. C’est mon ouvrage « Confesse – le destin d’un prêtre libertin » qui m’a permis de décrocher ce prix.     Catherine Carteau, présidente du jury, lit ici une jolie critique, très flatteuse, qui m’a touché. Je ne boude pas mon plaisir d’en citer un passage, tant il est rare pour un écrivain d’être complimenté de la sorte : « Confesse est un drame historique, non dénué d’humour et de légèreté. […] Ce roman flamboyant qui a pour cadre le début du XVIIIe siècle, une époque somptueuse mais corrompue, à l’image de Philippe d’Orléans alors Régent du Royaume, est à la fois un roman de mœurs  et d’aventures, l’occasion pour l’auteur de faire vivre à son héros atypique des aventures bien périlleuses que le lecteur va vivre avec passion et émotion. D’une qualité littéraire indéniable, écrit dans la jolie langue du Siècle des Lumières, à la manière d’un Choderlos de Laclos ou d’un marquis de Sade, cet ouvrage de 470 pages, très bien documenté, aux descriptions somptueuses, se lit aisément, tant les rebondissements sont nombreux. Intrigues, machinations, complots de toute sorte se succèdent à un rythme effréné, sans compter l’intensité dramatique qui ne faiblit jamais, jusqu’au dénouement. C’est une vraie réussite et un prix plus que mérité. Encore félicitations, Grégory, vous avez bien du talent ! » Je crois que je vais avoir du mal à redescendre de mon petit nuage…

Et c’est ainsi que toute la journée,  58 nouveaux lecteurs sont venus se faire dédicacer mon « Confesse »…

 

Clin d’œil

Clin d’œil

Le 13 octobre 2018, au salon du livre de Bois-Guillaume, se trouvait parmi les auteurs un prêtre traditionaliste, jeune et en soutane. Il semblait intrigué par mon livre Confesse et il est venu me poser  plusieurs questions.

De nombreuses personnes ont été amusés par le décalage entre le sujet de mon roman et la présence de ce prêtre. C’est pour cette raison que le dessinateur José Mauduit a réalisé ce petit dessin qu’il m’a gentiment offert. Merci à lui.

Voici deux photos prises par Sophie P. qui montrent ce moment insolite :

Feuilletez le livre

Feuilletez le livre

Chapitre I : L’habit fait-il le moine ?

Nuit du samedi 6 au dimanche 7 janvier 1720

 

« – Tu t’en vas déjà, mon beau ? »

La jeune femme qui venait de poser cette question d’une voix mignarde s’étirait de tout son long à la manière d’un chat qui s’éveille. En allongeant ses membres jusqu’à toucher du bout des doigts le montant du lit, sa silhouette élégante s’affina. Son ventre se creusa formant une petite cuvette dont le nombril apparaissait comme le point de fuite. Ses seins ronds et blancs s’affaissèrent légèrement sur les côtés, inclinant ses mamelons comme s’ils perdaient l’équilibre. Par ce mouvement innocent, le drap froissé glissa le long de sa hanche en laissant apparaître à la lueur du foyer le haut de ses cuisses et son sexe.

Debout au pied du lit, l’homme sourit devant ce gracieux spectacle. Sans répondre, il enfila avec lenteur une longue chemise de batiste blanche, boutonnant son col jusqu’en haut. Il la regardait et elle, allongée sur le côté, appuyée sur son coude, le regardait aussi. Elle avait un beau visage, jeune et poupin, cerclé d’une abondante chevelure noire et ondulée. Ses yeux clairs lançaient un regard espiègle, un regard fripon qui ne cachait rien de ses intentions, ce regard, c’était le genre d’hameçon qui appâtait du premier coup les hommes qui frayaient dans les parages. Il songeait qu’il aurait bien envie de se replonger dans ce lit douillet, au plus profond de ces draps chauds, de se blottir contre le corps svelte de cette beauté et de l’enlacer de toutes ses forces, de l’embrasser, de la caresser, de l’aimer à nouveau…

Tout en se grattant le pubis avec nonchalance, il en vint à jalouser l’époux de cette jeune femme, qui pouvait venir autant de fois qu’il voulait dans cette chambre cossue et confortable, qui pouvait la posséder à n’importe quelle heure de la journée sans se cacher, sans se méfier des voisins. Mais finalement l’homme s’amusa de sa remarque, se disant qu’il fallait être bien fol pour envier la place d’un mari cocu. Tout en se moquant de lui-même, il enfila sa culotte de serge et ses bas de soie. Il était en train de mettre des souliers noirs à boucles dorées lorsque la voix de sa maîtresse se fit de nouveau entendre :

– Tu es donc pressé de me laisser seule ?

– Pas du tout, mon ange, répondit-il avec tendresse. Mais cinq heures du matin viennent de sonner. Et j’ai à faire demain, ou plutôt… aujourd’hui, j’ai à faire dès potron-minet.

– Qu’as-tu donc à faire de si important ?

– As-tu oublié que nous sommes dimanche ?

– Et alors ?

L’homme haussa les épaules en faisant une moue moqueuse pour lui signifier qu’elle avait proféré une ineptie. Il se retourna et s’empara d’un habit noir soigneusement plié sur le dossier d’une chaise cannelée. Il l’enfila sans un bruit, réajusta ses manches au niveau des poignets puis se pencha afin de faire tomber jusqu’au sol les pans de sa soutane.

– Et alors ? dit-il en plaquant son rabat noir sur son torse. Tu as de ces questions. C’est que j’ai une messe à célébrer, ma toute belle !

– C’est vrai ! J’oubliais, ajouta-t-elle en faisant une curieuse révérence d’un signe de la main, monsieur l’abbé m’a fait l’honneur de sa visite.

Elle se mit à rire aux éclats, cachant derrière sa paume une rangée de dents aussi blanches que des perles. Lui ne put s’empêcher de sourire de sa bonne humeur enfantine, de son humour taquin. Il finissait d’attacher ses cheveux longs avec une rosette couleur ébène lorsqu’elle revint à la charge :

– Il te reste encore un peu de temps. Pourquoi ne pas rester un peu plus ? proposa-t-elle en s’asseyant au bord du lit. Tu t’ennuies avec moi sous les draps ?

– Non, pas une seconde, ma belle, mais si je tombe nez à nez avec ton époux, que va-t-il se passer ? demanda-t-il légèrement soucieux. Il y a un précepte universel qui veut que tout mari qui rencontre en pleine nuit un homme dans la chambre de sa femme ne garde pas son sang-froid très longtemps.

– Aucun risque ! Il m’a prévenu qu’il ne rentrerait de son voyage qu’en fin de matinée. Son négoce de draps lui prend de plus en plus de temps… ce qui n’est pas pour me déplaire.

– Et s’il rentrait plus tôt que prévu ?

– Peu importe ! répondit-elle en faisant un geste évasif de la main. Tu lui serviras un bon sermon, sorti de derrière les fagots, qu’il s’empressera de gober.

– Ton mari est-il sot à ce point pour avaler de si grosses couleuvres ?

– Sot ? ricana-t-elle, amusée par le jeu de mot. Sot, il l’est déjà par nos galipettes mais si ta question est de savoir s’il est stupide alors détrompe-toi, Armand. Mon mari est loin d’être stupide. Certains de ses concurrents, aujourd’hui sur la paille, pourraient en témoigner. En affaires, mon mari est un sacré roublard, malin comme un renard, sachant toujours flairer le bon client. Plus madré et artificieux[1] que lui sur le marché du drap, ça n’existe pas ! Mais…

– Mais ?

– Mais aussi intelligent et retors soit-il, il a le défaut d’être bigot comme personne. Plus dévot qu’un novice la veille de prononcer ses vœux monastiques. Ce qui veut dire que dès qu’un prêtre lui adresse la parole, il perd tout sens critique et croit tout. Tu pourrais lui dire que le verre en cristal dans lequel il boit son vin tous les jours est le Saint-Graal, il te croirait pour la simple raison que tu es un ecclésiastique. Il ne lui viendrait jamais à l’idée de ne pas croire un curé ou même de le contredire.

– Est-ce pour cette raison que tu as choisi ton amant parmi le clergé local ?

– Non ! Ce n’est pas pour cela, même si j’avoue que c’est plus pratique de coucher avec son curé. C’est un gain de temps pour se confesser de ce terrible péché d’adultère. Je couche avec toi, mon mignon, susurra-t-elle en entourant son cou de ses longs bras blancs, parce que tu es le plus bel homme qu’il m’ait été donné de rencontrer.

Elle porta sa bouche au niveau de ses lèvres et l’embrassa longuement. Lorsqu’elle desserra son étreinte, elle lui chuchota à l’oreille, dans un souffle charnel :

– C’est affreux, je sens que je vais encore pêcher, mon père !

– Non ! Non ! protesta Armand en la repoussant délicatement. Je n’ai plus le temps pour cela !

– Quoi ? répliqua-t-elle en mimant la boudeuse, les sourcils froncés, les mains plaquées sur ses hanches. Tu laisserais une pécheresse au bord de la tentation ?

– Si je m’éloigne, il n’y aura plus de tentation, rétorqua-t-il plein de bon sens.

– Mais si tu t’éloignes, tu me laisses seule, l’âme avilie par toutes sortes de mauvaises pensées, plus impures les unes que les autres. Quel prêtre es-tu pour laisser ainsi une pécheresse sans confession ? demanda-t-elle taquine. Tu dois me donner ton absolution avant de partir, souffla-t-elle en plaquant sa main sur son entre-jambe et en commençant à caresser l’étoffe de la soutane.

– Pas besoin de te confesser ! déclara-t-il en retirant la main baladeuse. Je connais déjà tous les péchés que tu as commis, en pensées et en actions, les péchés d’envie, d’adultère, de luxure et tant d’autres encore qui feraient rougir de pudeur le plus lubrique des satyres. Alors en pénitence de tous ces péchés, tu réciteras une trentaine d’Ave Maria.

– Si tu n’es pas là, qui te dit que je ferai scrupuleusement cette ennuyeuse pénitence ?

– Je vérifierai lors de ma prochaine visite, annonça Armand en esquissant un sourire coquin. Sais-tu que la récitation de certaines prières délie admirablement la langue, la rendant plus souple et délicieusement agile ?

La jeune femme éclata de rire à nouveau. Elle se jeta en arrière sur le lit, le regard plein de malice, étalant ses membres nus aux yeux de son amant et lui déclara d’une voix suave :

– Alors c’est entendu, mon beau. Je ferai ma pénitence avec autant d’application que le ferait une sainte femme. Et tu verras, lors de ta prochaine visite, je ferai quelques génuflexions et te montrerai avec quelle assiduité j’ai pratiqué cette pénitence…

Le jeune prêtre ne répondit rien sur le moment, ouvrit la porte de la chambre puis il se retourna, en lançant, le regard brillant :

– Vivement la prochaine fois !

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Accoté au chambranle de la porte, Armand porta sa main à ses lèvres et envoya un tendre baiser à la jeune femme alanguie sur les draps froissés. Celle-ci fit mine de s’en saisir d’un geste rapide, comme on le ferait pour attraper un moustique en plein vol. Elle esquissa un sourire triomphant en montrant son poing fermé à son amant. Elle vint le plaquer doucement contre son sein droit. Tout en laissant sa main posée contre son mamelon, elle émit un long soupir de contentement comme si elle sentait encore la chaleur des lèvres d’Armand parcourir son corps.

Il sourit de cette coquinerie, fit un léger clin d’œil à la belle avant de refermer la porte. Il marcha d’un pas feutré sur le vieux parquet du premier étage à la façon d’un adolescent qui veut faire le mur pour quitter le domicile familial. Il se moqua de sa propre prudence, jugée excessive vu qu’il n’avait rien à craindre à cette heure. Le mari était absent. La cuisinière, les valets et le palefrenier étaient couchés depuis longtemps.

Armand eut pourtant la surprise d’apercevoir au pied de l’escalier, éveillé et silencieux dans la demeure endormie, ce domestique longiligne, au visage émacié, rencontré lors de son arrivée. A le voir dans le vestibule, aussi raide et statique qu’une statue, enserré dans sa livrée d’un blanc impeccable, on aurait pu croire qu’il faisait partie du décorum de cette maison bourgeoise, à l’instar de cette tapisserie veloutée à points noués ou de cette commode en bois de palissandre encombrée d’un grand candélabre en étain à trois branches. Par cet étalage d’objets aussi imposants que coûteux, le propriétaire voulait manifestement montrer à chaque visiteur qui franchissait le seuil de sa maison son indiscutable opulence. La présence du valet en livrée participait à cette démarche ostentatoire. Il servait de potiche humaine en quelque sorte.

En entendant le pas du prêtre dans l’escalier, la statue s’anima soudain. Elle disparut dans la pièce voisine et revint bientôt avec un tricorne usé et un long manteau noir qu’elle tendit au prêtre, sans qu’aucune parole, sans qu’aucun sourire ne vienne troubler sa face marmoréenne.

Le jeune ecclésiastique la remercia d’un léger signe de tête. Tandis qu’il enfilait ses effets, le valet taciturne se dirigea d’un pas mécanique vers la porte d’entrée.

Avant même qu’il ait pu se saisir de la poignée, la porte s’ouvrit brutalement.

Sur le seuil, apparut une silhouette sombre et trapue, coiffée d’un long chapeau et d’un frac ruisselant.

– Bon sang, tonna l’homme en entrant, je suis mouillé comme une soupe.

– Monsieur veut-il que je le débarrasse ? proposa le domestique de sa voix mate.

– Plutôt deux fois qu’une ! Et ensuite, Jacques, vous irez remettre une bourrée dans la cheminée que je me réchauffe un peu. Je suis trempé et transi, dit-il en enlevant sa pelisse d’un geste vif, éclaboussant autour de lui, comme le ferait un chien mouillé qui s’ébroue.

Il s’empressa d’ôter son chapeau et surtout sa malheureuse perruque, totalement imbibée d’eau. Tout en pestant, il se mit à l’essorer comme s’il s’agissait d’un vieux linge. C’est à cet instant, qu’en levant le nez, il eut la surprise d’apercevoir un visage familier au pied de l’escalier.

– Monsieur l’abbé ? Que faites-vous chez moi au beau milieu de la nuit ? demanda-t-il intrigué.

Le jeune prêtre resta interdit. Il ne savait pas quoi dire. Il lui semblait légitime que le propriétaire de cette maison lui posât cette question mais il n’avait pas imaginé une seconde qu’il soit obligé d’y répondre. Il commença à ouvrir les lèvres mais aucune parole ne s’en échappa. Il cherchait une réponse, un début d’explication, n’importe quoi mais quelque chose de plausible.

Il s’imaginait que si un médecin l’avait trépané à l’instant même, il aurait pu entrevoir à l’intérieur de son crâne un système complexe d’engrenages, tel qu’on en trouve à l’intérieur de certaines horloges. Il sentait toute cette machinerie s’ébranler. Il croyait entendre dans son cerveau le cliquetis des rouages tournant autour de leur pignon, s’emboitant dans d’autres roues dentées jusqu’à ce que naisse une quelconque idée. Aux dires de sa maîtresse, monsieur Lecoq était un homme tellement dévot qu’il prendrait pour argent comptant le discours d’un ecclésiastique alors il tenta le coup.

Sans dire un mot, il se dirigea vers le maître des lieux, le prit par le bras et l’emmena dans le salon, avec assez de douceur pour ne pas paraître trop cavalier et avec assez de fermeté pour que l’homme se laisse faire.

– Mon père, que se passe-t-il ? questionna-t-il avec une pointe d’inquiétude dans la gorge. On me cache quelque chose ?

Armand le fit assoir sur un fauteuil capitonné, tout près de l’âtre. Il dévisagea cet homme, déjà entrevu à la sortie d’une messe, mais sans réellement le voir. Son regard s’était attardé sur sa charmante épouse plutôt que sur lui. Dans les alpages, le loup qui lorgne sur les grasses brebis n’observe le berger que pour savoir où il se trouve et non pour voir ce qu’il est.

Malgré un âge avancé, monsieur Lecoq était un solide gaillard, aux mains épaisses et velues. Il avait le front dégarni et les tempes grisonnantes. Son visage empâté et ses grands yeux ronds lui donnaient une physionomie plutôt affable, ce qui rassura Armand.

– Que se passe-t-il à la fin ? demanda-t-il impatient. Il est arrivé un malheur ? C’est cela, mon père ?

– Rien, trois fois rien. C’est votre femme…

– Ma femme ? s’exclama-t-il en se dressant de son fauteuil. Mais qu’a-t-elle ? Il lui est arrivé quelque chose ?

– Non, rien de grave, rassurez-vous… et rasseyez-vous que je vous explique.

– Mon Dieu, ne me faites pas languir. Qu’est-ce qui est arrivé à ma femme ?

– Rien, presque rien. Elle s’est sentie mal, voilà tout. Une forte fièvre l’a prise dans la soirée, soudainement.

– Mordieu ! cria monsieur Lecoq, en devenant plus blanc que sa chemise.

– Voyant que son mal ne voulait pas passer, elle me fit mander de toute urgence.

– Vous ?

– Moi. Et seulement moi, avait-elle précisé. Je suis venu le plus vite que j’ai pu. Votre domestique m’a fait monter dans sa chambre.

– Et alors ?

– A mon arrivée, elle était avachie dans son lit, le visage écarlate, son corps se contorsionnant lentement à la manière d’un serpent qui se love.

– Mon Dieu ! gémit monsieur Lecoq en plaquant sa paume de main contre ses lèvres.

– Et surtout, elle était brûlante à mon arrivée.

– Brûlante ?

– Oui, brûlante, toute chaude, comme si un feu ardent la dévorait de l’intérieur, ici, précisa-t-il en pointant son doigt sur la bedaine du mari, ici dans le bas-ventre.

– La pauvre petite… la pauvre petite. Elle qui est si fragile. Je vais la perdre, geignit-il en mettant la main sur son torse.

Il se sentait oppressé, comme si une boule lui pressurait la poitrine.

– Ce ne sont pas les seuls symptômes, poursuivit Armand sur le même ton lent. Elle avait le souffle haletant. Ses membres aussi moites que si elle avait dormi avec deux édredons sur elle en pleine nuit d’été.

– Qu’est-ce qu’elle a dû souffrir… se lamenta le mari, catastrophé.

– Nul doute qu’elle était en grande souffrance. En me voyant franchir le seuil de sa chambre, elle me supplia de la soulager, de la délivrer de ce feu qui la consommait de l’intérieur.

– Mais je ne comprends pas. Pourquoi ne pas quérir un médecin ?

– Pourquoi faire déplacer un médecin ? répliqua Armand en prenant un air étonné. Alors que par mon entremise, c’est Dieu lui-même qui prenait soin de votre femme. Pas besoin de lancette ou de clystère pour faire partir le mal. Rien que la vue de ma soutane eut un effet palliatif.

– C’est vrai ? Vous ne dites pas cela pour me rassurer ?

– Mais non ! Je vous dis la vérité. Et quand j’ai deviné son état, je me suis mis ardemment à la tâche. Priant le Très-Haut pour me donner la force de combattre ce mal mystérieux. Et croyez-moi, je ne me suis pas ménagé. J’ai pris le problème à bras-le-corps, comme on dit, conclut-il en souriant.

– Et alors ? Comment va-t-elle ?

– Mieux, elle se sent beaucoup mieux ! Beaucoup plus détendue, presque apaisée.

– Dieu soit loué !

– Votre épouse voulait que je reste encore à ses côtés, à son chevet mais j’ai senti que ma présence n’était plus indispensable. Je risquais de la fatiguer plus que de raison.

– Bon sang, me voilà rasséréné ! Ma chère enfant. Je monte de suite l’embrasser.

– Non ! cria le jeune prêtre en ouvrant de grands yeux. Il ne vaut mieux pas ! Elle dort du sommeil du juste, vous comprenez. Elle a besoin de repos, de beaucoup de repos. C’est légitime après toutes ses convulsions. Laissez-là se reposer, mon cher. Vous irez la voir à son réveil, au chant du coq. Mais là, elle est épuisée.

– Vous êtes sûr ?

– Mais oui, vous dis-je. Dieu veille sur elle. On ne fait pas mieux comme garde-malade, lâcha-t-il en riant de bon cœur.

Monsieur Lecoq s’esclaffa aussi, presque avec exagération, avec un rire cathartique qui l’aidait à se délester de ce poids qui lui avait comprimé la poitrine.

– Sur ce, je vais vous laisser pour aller me coucher, déclara le jeune prêtre en se levant. Avoir veillé votre épouse toute la nuit m’a éreinté. Je suis brisé de fatigue, confia-t-il en réajustant d’un revers de main sa soutane froissée.

– Je comprends. Nous abusons de votre gentillesse.

– Pensez donc. Tout le plaisir a été pour moi.

– Tout de même, voici quelque argent pour le dérangement.

– Non, non ! dit-il énergiquement en refusant la bourse qu’on lui tendait.

– Mais si ! C’est peu de chose pour moi, se gargarisa le mari. Allez, prenez pour votre peine.

– Non, redis-je. Je ne veux pas profiter de votre bonté. J’ai seulement fait mon devoir de prêtre. Faire du bien… euh… le bien pour mes ouailles est la quintessence même de mon sacerdoce.

– Ah, quel bon cœur que cet homme ! Alors prenez toujours pour vos pauvres, suggéra-t-il en lui mettant la bourse dans la main. Nul doute que vous en ferez bon usage.

– Bon, je m’incline.

Le mari raccompagna le prêtre d’un pas allègre jusqu’à la porte d’entrée. Il lui avait pris le bras comme on le fait entre amis de longue date. Il était tellement soulagé de savoir sa femme hors de danger qu’il avait envie de badiner. Il plaisantait sur les femmes, sur leur faible constitution, sur leur corps aussi frêle et fragile que celui d’un moineau, sur leurs humeurs si mal tempérées. Même en ouvrant la porte, en voyant la violente averse qui battait le pavé, il ne se départit pas de sa gaieté.

– Mais il pleut toujours des hallebardes ! s’exclama monsieur Lecoq. Tudieu, qu’est-ce qu’il dégringole !

– Oui, on dirait que le Bon Dieu nous rejoue la scène du déluge, railla Armand.

– Attendez, Jacques va vous raccompagner avec un parapluie, lança-t-il en faisant un signe au domestique à la livrée blanche. Il ne me reste qu’à vous remercier et à vous souhaiter une bonne nuit, mon père, dit-il en lui serrant énergiquement la main.

– Une bonne nuit, à vous aussi, monsieur. Ou du moins, ce qu’il en reste de la nuit. J’ai veillé votre femme si tard que je crois que le soleil sera levé avant que je me couche, lâcha-t-il, le sourire aux lèvres alors qu’on refermait la porte sur lui.

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Sur le seuil de la porte, sous un vaste porche flanqué de deux colonnes à bossage, Armand se coiffa de son tricorne tout en regardant la pluie tomber à flot. C’était un véritable déferlement d’eau, aussi soudain que violent. La pluie frappait les façades des maisons sans discontinuer, faisant trembler les volets. Des cascades d’eau jaillissaient de tous les toits, inondant les rues et les places à une vitesse surprenante, donnant la sinistre impression que la ville entière allait être engloutie par un océan en furie, à l’image de la mystérieuse Atlantide décrite jadis par Platon dans le Timée. Le caniveau central de la rue des Carrières ne parvenait plus à évacuer toute cette eau, il débordait, transformant peu à peu la rue en un torrent tumultueux. A deux pas d’ici, une gargouille hideuse, perchée sur le larmier de l’église Saint-Gilles, n’en finissait plus de vomir un flot bouillonnant.

Le jeune prêtre jugea plus prudent de patienter quelques instants sous le porche à l’abri de la colère du ciel. Les yeux fixés sur cette rue inondée, il récita machinalement : « Ce jour-là jaillirent toutes les sources du grand abîme et les écluses du ciel s’ouvrirent. La pluie tomba sur la terre pendant quarante jours et quarante nuits. » Amusé, il se tourna vers ce domestique longiligne, s’attendant à ce qu’il commente l’allusion. Mais l’autre ne broncha pas. Il tenait toujours dans sa main droite un curieux engin composé d’une canne en noisetier et d’une large toile de chanvre cerclée de bois, un assemblage que son maître avait eu l’audace de nommer parapluie. Armand songea en souriant qu’il ne se voyait pas braver les éléments avec un tel objet. Il aurait été aussi trempé que s’il avait plongé tout habillé dans l’Orne.

Au bout de dix minutes, les trombes d’eau s’apaisèrent, aussi brutalement qu’elles étaient apparues. Les cataractes perdirent de leur vigueur et cédèrent bientôt la place à de minces filets d’eau qui dégringolaient des toitures et explosaient en myriades de gouttelettes dès qu’ils frappaient les pavés. La rue des Carrières émergeait de nouveau des flots, devenant enfin praticable.

Armand soupira d’aise. Il allait pouvoir regagner ses pénates. Il fit signe à ce valet taciturne afin qu’il l’accompagne muni de son parapluie insolite mais celui-ci resta planté sous le porche, comme un pommier planté dans son verger, le regard attiré par l’eau que charroyait encore le caniveau.

– Ho ! Ho ! Vous venez ? l’interpella-t-il.

– Pauvre madame. Je m’inquiète beaucoup à son sujet, confia soudain le valet d’une voix monocorde. Son mal semble empirer de semaine en semaine.

Le jeune prêtre le dévisagea avec surprise. Il n’était pas dans les habitudes des domestiques d’étaler ainsi leurs états d’âme. Ce comportement contrevenait à toute bienséance. Il hésita un instant à le remettre à sa place mais en tant que prêtre, il était coutumier du fait. On venait souvent se confier à lui, comme à un être cher, comme à une mère, même à des moments impromptus. Sans être dans le confessionnal, sans avoir commis le moindre péché, beaucoup de ses ouailles se sentaient soulagées rien qu’à lui parler. La plupart du temps, il n’avait presque rien à dire, il se contentait d’écouter, comme si sa soutane avait un pouvoir cathartique. Ils parlaient de leurs vagues à l’âme, de leurs difficultés quotidiennes et ensuite repartaient apaisés.

Armand toussota afin de s’éclaircir la voix et lui dit en prenant un ton paternel :

– Allons, ne vous faites pas de mauvais sang. Elle se remettra bien vite d’aplomb.

– Oui, je sais, comme les autres fois. Mais dès que son mari prendra de nouveau la route pour ses affaires, elle fera une rechute.

– Vous exagérez, mon vieux. Elle n’est pas si souvent malade que cela.

– Je le crains, si, répliqua-t-il, la mine grave. Ses crises sont de plus en plus impressionnantes, en tout cas. Vous ne me détromperez pas sur ce point, je crois. Vous avez déjà assisté à plusieurs de ses terribles crises, vous qui passez pas mal de temps à son chevet.

– Cela m’est déjà arrivé, répondit Armand, gêné, mais je ne suis pas là à chacune de ses crises.

– Tout ce que je sais, poursuivit le domestique d’une voix neutre, faisant mine de ne pas avoir entendu le prêtre, c’est quand je passe devant sa porte close lors d’une de ses crises, et que j’entends ses râles déchirants, j’en ai la chair de poule. On dirait de longs gémissements, entrecoupés de soupirs haletants. Je me demande de quel mal mystérieux, madame peut bien être atteinte ? questionna-t-il naïvement.

Légèrement étonné par la tournure que prenait la conversation, Armand ne répondit pas tout de suite. Il se demandait si ce domestique était naturellement stupide ou s’il avait découvert le pot aux roses ? Mais si c’était le cas, qu’est-ce qu’il attendait pour abattre ses cartes au lieu de jouer ce jeu de dupes ? Ne sachant pas trop sur quel pied danser, Armand décida de jouer l’innocent jusqu’au bout et déclara :

– Elle souffre du mal qu’ont les jeunes femmes à être mariées, contre leur gré, à des maris plus âgés qu’elle. Elles finissent par s’étioler comme une jolie fleur délaissée dans son vase et qu’on a oublié d’arroser. Elle se flétrit peu à peu. Les barbons sont parfois ainsi avec leurs jeunes épousées. On dirait qu’ils les confondent avec un beau bibelot qu’on laisse exposé aux regards de ses hôtes sur le linteau de la cheminée. Mais si on ne s’en sert pas, le bibelot se couvre de poussière, s’abîme avec le temps, se ternit, se rouille. Pourtant, pour que ces jeunes femmes retrouvent tout leur éclat et toute leur fraîcheur, il suffirait de ne plus les délaisser, de les distraire, d’égayer leur existence. Voyez ce n’est pas un mal bien dangereux. Juste un léger mal-être.

– Pour ma part, je crois que ce mal est contagieux, poursuivit le valet avec le même sérieux.

– Allons, ne paniquez pas ! déclara le prêtre d’une voix moqueuse. Ce n’est pas demain la veille qu’on enfermera votre maîtresse dans un lazaret. Ce n’est pas parce qu’elle se fait porter pâle aujourd’hui qu’il faut la prendre pour une pestiférée.

– Je sais ce que je dis. Ce mal est sûrement contagieux, insista-t-il. C’est mon maître qui, à son tour, semble atteint, dit-il en prenant un air mystérieux.

– Que dites-vous là ? demanda-t-il interloqué.

– La vérité, mon père ! J’en veux pour preuve qu’à chaque nouveau voyage de mon maître, lui viennent de terribles maux de tête.

– Je n’étais pas au courant de ce fait.

– Dès qu’il quitte le domicile conjugal, son front le fait atrocement souffrir.

– C’est curieux.

– Je ne suis pas médecin, mais je gage que d’ici peu, son couvre-chef sera… percé par… deux petites cornes, lança-t-il avec une pointe d’ironie.

Ses dernières paroles ne laissaient plus la place au doute. Ce valet savait tout, depuis le début. S’il n’en avait touché mot à son maître, c’est qu’il avait une idée pernicieuse derrière la tête. Il restait à savoir laquelle.

– A l’énoncé de tous ces… symptômes, continua le domestique imperturbable, je crois savoir ce que pourraient conclure certaines mauvaises langues…

– J’entends mal votre discours, mon cher, déclara Armand d’un ton sec. Où voulez-vous en venir exactement ?

– Je dis simplement, qu’à votre place, je prierais ardemment le ciel que les langues se taisent.

– Pourquoi est-ce que les langues parleraient ? répliqua-t-il mordant.

– Peut-on empêcher une langue de parler, mon père ? rétorqua-t-il narquois. Au même titre, qu’on ne peut empêcher une rivière de couler ou un oiseau de voler. On ne peut aller contre certaines natures. Et puis, vous savez ce qu’est une langue ? A toujours être enfermée, à longueur de journée, dans une bouche, à tourner en rond, elle s’agite, elle piaffe d’impatience, elle brûle de parler. Alors vous pensez, dès que l’on a le malheur d’ouvrir un tant soit peu la bouche, elle se délie, elle file jusqu’à la première oreille venue et y déverse tout ce qu’elle sait.

– Cela serait fâcheux, en effet. Et est-ce qu’il n’y aurait pas un moyen, par hasard, de faire taire cet organe trop bavard ?

– Je ne sais pas vraiment. Mais vous savez ce qu’énonce le dicton : « seul le silence est d’or »…

– Je vois. Il faudrait en quelque sorte lui offrir une muselière en argent.

– En argent sonnant et trébuchant, cela va de soit, conclut-il, triomphant.

En écho à cette phrase, Armand crut qu’il allait lui mettre son poing dans la figure. Il se retint cependant, non parce que son habit ecclésiastique lui interdisait toute forme de violence, mais plutôt parce qu’un pugilat à la porte de cette respectable maison aurait inévitablement réveillé ses occupants, voire le voisinage. Comment ensuite empêcher le scandale d’éclater ? Tout autre qu’Armand aurait sans doute été paniqué dans un tel moment, mais pas lui. Il lui restait une botte secrète pour lui permettre de parer le coup de son adversaire et même de le terrasser :

– Vous avez bien changé, monsieur, en trois ans, ajouta-t-il le plus calmement possible. A cette époque, vous n’étiez qu’un horsain mal fagoté, au regard craintif, échouant dans notre belle ville de Caen. Vous souvient-il de ce fameux jour de mars, où vous étiez venu me voir après l’office, avec le désir de vous confesser ?

Le domestique se figea à l’annonce de cette phrase, comme si le prêtre avait prononcé une imprécation ou un enchantement afin de le transformer en statue de pierre.

Son désarroi n’échappa pas au prêtre qui poursuivit son discours sur le même ton posé et froid :

– Je m’en souviens encore comme si c’était hier, vous aviez quitté votre lointaine Touraine ayant eu maille à partir avec la Justice royale. Quel était donc ce crime que vous aviez commis ? Ah, ma mémoire me joue des tours, grommela le prêtre en exagérant sa gestuelle. Pourtant vous me l’aviez avoué dans le confessionnal. Mais si, vous savez ce crime qui vous a valu le bannissement de votre province natale et qui vous vaudrait, à coup sûr, d’être chassé de cette maison si on venait à l’apprendre…

– Vous n’oseriez pas trahir le secret de la confession ? coupa le domestique affolé.

– Moi ? Bien sûr que non, je suis tenu au silence par mon état de prêtre. Je tiendrai le secret de votre confession, rassurez-vous, dit-il en feignant la compassion. Mais ce n’est pas si aisé de se taire, croyez-moi, mon ami. C’est un véritable fardeau. Tenez, si je vous gageais de tenir votre langue à votre tour, pensez-vous que vous en seriez capable ?

– Je… Je pense que je n’ai pas le choix.

– Non, je ne pense pas, non, rétorqua Armand d’un ton sec. A votre avis, entre deux langues qui s’agitent et qui palabrent, laquelle les honnêtes gens seraient-ils plus prompts à croire ? La langue d’un vénérable ecclésiastique, connu et respecté de tous, membre d’une vieille famille locale de gentilshommes ? Ou la langue d’un obscur valet, venant du diable vauvert, qui porte, dissimulé sous sa chemise, une marque d’infamie, une épaule flétrie par une fleur de lys ? Mais que vous arrive-t-il ? Vous voilà plus blanc que votre livrée et vous ne dites mot alors que vous étiez si prolixe il y a un instant. Mais vous avez raison, dans certaines situations, il vaut mieux se taire. C’est le meilleur moyen d’éviter de dire des sottises.

Le jeune prêtre ne put s’empêcher de rire de bon cœur. Il avait retourné la situation à son avantage. Il pouvait aller se coucher l’esprit tranquille.

Voyant que la pluie cinglante avait définitivement laissé place à un crachin inoffensif, il quitta le porche le cœur léger. Les mains enfoncées dans les grandes poches de son manteau, il emprunta la rue des Carrières en slalomant entre les grandes flaques d’eau, tout en sifflotant gaiement l’air du Gloria. Il s’arrêta subitement et se retourna pour contempler une dernière fois son pitoyable maître-chanteur. Il voulait savourer jusqu’au bout sa victoire et lui lança :

– Vous savez à qui vous me faites penser ainsi, tout penaud, la tête rentrée dans les épaules, l’air chagrin comme si vous veniez de porter en terre toute votre famille ? C’est à la Perrette de la fable. Vous savez cette tête de linotte qui tirait des plans sur la comète, qui s’imaginait faire fortune avant même d’avoir gagné un sol ? Eh bien, vous êtes comme elle. La Fontaine concluait sa fable par : « Adieu veau, vache, cochon, couvée ». Que diriez-vous si nous concluions notre histoire par la morale suivante ?

« Si tu ne te tenais pas coi,

        Adieu emploi, gages et toit ! »

 

 

 

[1]  Synonyme de rusé.

Origine du livre

Origine du livre

Exactement comme mon premier roman « la Société des Derlines », l’idée d’écrire cet ouvrage est venue d’un procès du XVIIIe siècle que j’ai retrouvé aux archives départementales du Calvados. Pourtant, si avec les escrocs de la Société des Derlines, les feuillets du procès étaient très nombreux, ce ne fut pas le cas pour celui-ci. J’ai juste mis à jour un malheureux interrogatoire de quatre pages.

Un jeune noble venait d’être arrêté et était interrogé par le lieutenant criminel du bailliage de Caen. Celui-ci lui reprochait de s’être battu en duel, ce qui était formellement interdit par les édits royaux. Mais le plus étonnant, c’est que le juge lui reprochait surtout de s’être battu à l’épée contre un prêtre… A quoi le noble put lui rétorquer : « Oui mais votre curé, il vient de dépuceler ma jeune sœur… »

Cette histoire m’a donné envie de raconter la vie d’un curé libertin, autant libertin dans ses actes puisque c’est un viveur, un noceur, un séducteur, que libertin dans ses pensées puisqu’il est athée. Ce jeune homme de 27 ans, beau comme un dieu, est devenu prêtre non par conviction mais par la volonté de son père. Armand de Penthou est donc devenu curé de la paroisse Saint-Julien dans les faubourgs de Caen, en 1720.

Forcément ce jeune prêtre aimant autant les femmes, le bon vin et les jeux de hasard va vivre de nombreuses mésaventures à Caen, à Paris, à Lyon et même à Marseille.

La rédaction de ce livre a duré de juillet 2010 à juillet 2012. Je ne l’ai pas proposé tout de suite à mon éditeur, ayant dans l’idée d’écrire une suite. Finalement le temps a passé et j’ai abandonné l’idée d’un second tome mais je n’ai pas renoncé à l’envie de raconter la suite des aventures d’Armand. De janvier 2017 à novembre 2017, j’ai donc repris ma plume (ou mon clavier pour être exact) pour augmenter et améliorer cette fresque historique.

J’ai choisi le titre « Confesse » qui avait l’avantage de lier à la fois la religion et le libertinage…

 

Voici la couverture que j’avais imaginée pour ce roman.

Malheureusement elle n’a pas été acceptée, elle montrait pourtant bien le côté sulfureux de mon prêtre qui avait trouvé au confessionnal d’autres utilisations que celles prévues par l’Église catholique.

Présentation

Présentation

– Qui est ce jeune homme en aube blanche ?

 – C’est Armand de Penthou, monseigneur, qui s’apprête à entrer dans les ordres.

 – Cet individu veut devenir prêtre ? s’étonna l’évêque de Bayeux. Mais c’est impossible, il est beaucoup trop beau, trop élégant. Une telle allure chez un serviteur de Dieu, c’est presqu’un péché ! Je vous le dis, il a la beauté du Diable cet homme-là.

Le diacre répondit d’une voix calme et réfléchie :

 – Allons, monseigneur, dans ce bas-monde, c’est Dieu qui crée la beauté ou la laideur, et non le diable. Si Armand est beau, c’est uniquement par la volonté du Tout-Puissant…

 – Je ne doute pas que ce soit Dieu qui soit à l’origine de la beauté des êtres mais je vous parie que c’est bien le Diable qui ne manquera pas d’insuffler de coupables pensées à certaines paroissiennes qui croiseront ce prêtre à la trop belle figure.

 

Armand de Penthou est un jeune gentilhomme viveur et athée, devenu prêtre par la volonté de son père. Il aime les belles dames, le bon vin ainsi que les jeux de hasard et n’a aucune prédisposition pour la prêtrise. Ses goûts et désirs profanes ne vont pas manquer de l’entraîner dans des mésaventures périlleuses de Caen jusqu’à Marseille, victime de l’arbitraire des juges ou de la jalousie des femmes.

Dans ce roman historique, je vous emmène au début du XVIIIe siècle sur les pas d’un curé libertin qui veut échapper à la vie qu’on lui a imposée. L’humour, la sensualité et l’aventure sont au rendez-vous dans ma nouvelle fresque romanesque.

 

 

Feuilletez le livre

Feuilletez le livre

Le roman commence par le dénouement d’une précédente enquête. Le commissaire Tournebride fait la preuve de son intelligence et de son intuition : 

 

Prologue : L’Affaire Villeroy

Darnétal, Samedi 15 mars 1913

– Si je me suis permis de vous réunir tous en ce lieu, au sein même de la demeure de la victime, c’est pour tenter d’élucider un insondable mystère, savoir de quelle manière et par quelle main madame Villeroy est passée de vie à trépas !

Le commissaire de police Gabriel Tournebride avait fait cette annonce d’un trait, sans reprendre son souffle, comme impatient de parler. Pour être juste, le mot « réplique » ou « tirade » aurait été plus adéquat que celui d’« annonce » puisqu’à n’en pas douter, à cet instant précis, le commissaire se donnait véritablement en spectacle. Il n’aimait rien moins que ce moment savoureux où devant un parterre attentif, il distillait les éléments de son enquête, avec fougue et conviction. Goutte à goutte, il se plaisait à reconstituer la recette élaborée par le meurtrier pour concocter son crime, restituant peu à peu chaque ingrédient utilisé, chaque instrument, chaque geste, comme s’il avait été lui-même physiquement présent au moment des faits.

Les mains croisées derrière le dos, Gabriel Tournebride se tut. Il attendait, esquissant un léger sourire qui rehaussa les pointes de sa moustache. Il s’était efforcé de garder le silence quelques secondes, juste le temps de toiser un à un les différentes personnes assises devant lui, aussi muettes et assidues que des religieux lors du sermon de leur abbé.

La voix rude du commissaire résonna de nouveau dans le petit salon, faisant tressaillir d’émoi la jeune domestique qui se tenait assise sur une bergère, son fessier à demi posé sur la brocatelle. Depuis qu’elle était au service de madame Villeroy, la timide Jeanne n’avait jamais eu l’occasion, ni la permission de s’asseoir dans les luxueux fauteuils de sa maîtresse. Elle se sentait mal à l’aise, n’osant s’enfoncer franchement dans le moelleux des coussins brodés. Son anxiété était en outre amplifiée par ce commissaire volubile, à la silhouette longiligne et féline, qui s’agitait devant elle, foulant sans relâche le grand tapis de velours. La voix éclatante de l’homme avait des intonations rocailleuses, comme si sa langue faisait rouler les mots dans sa bouche avant de se décider à les laisser jaillir. Lorsqu’il était en proie à l’exaltation, comme à ce moment, sa voix semblait lui jouer un tour de malice, se déréglant de manière infime, laissant la fin de certaines phrases s’envoler vers des sonorités flutées :

– Pour reprendre les faits de façon minutieuse, il faut se reporter six jours auparavant, la veille de cette funeste nuit du 8 au 9 mars exactement, où madame Villaroy a rendu l’âme à l’aube de ses cinquante-cinq ans dans sa maison de Darnétal. D’après les divers témoignages recueillis et compilés, nous savons qu’en début d’après-midi du dimanche, vers 14h30, une violente dispute a retenti dans le petit salon où nous nous trouvons réunis. Cette peu discrète altercation opposait madame Yvonne Villeroy avec le dénommé Gilles Sanson, ici présent, déclara-t-il en montrant du doigt un homme de taille moyenne, d’une vingtaine d’années, assis sur une chaise les mains menottées. Derrière lui, un inspecteur à la corpulence d’un ours ne le quittait pas d’un centimètre, l’escortant aussi sûrement qu’une ombre reste attachée à une silhouette.

– Monsieur Sanson était un habitué des lieux puisque, pour utiliser un terme convenable, il était, de son propre aveu, le… sigisbée de madame. Enfin pour être clair de tous, et pour reprendre une expression plus grivoise qu’affectionne l’inspecteur Poncet, il était son gigolo.

A l’annonce de son nom, le plantigrade engoncé dans son manteau noir afficha un large sourire goguenard.

– Depuis plus de deux années, monsieur Sanson, vous fréquentiez la maîtresse des lieux, pourtant votre aînée de près de trente printemps, reprit le commissaire. La porte de la chambre de madame Villeroy vous était ouverte, ainsi que son lit pour l’y rejoindre régulièrement. Geste que vous ne décliniez pas de faire car dans le même temps, elle vous ouvrait son portefeuille. En somme, elle bénéficiait de vos caresses dès lors que vous bénéficiez de ses largesses.

– Je n’ai jamais nié le fait d’être son amant, s’insurgea l’homme menotté, cela ne veut pas dire pour autant que je sois son meurtrier ! Je suis innocent du crime dont on m’accuse !

Marius Poncet lui asséna une rude tape sur l’épaule pour le faire taire sur le champ.

– Nous reviendrons sur ce point dans un instant si vous le permettez, monsieur le suspect. Pour l’heure, je vous demanderai de garder le silence si vous ne voulez pas que l’inspecteur Poncet vous y force à sa manière. Et croyez-moi sur parole si je vous assure que s’il n’a pas ma diplomatie, il sait se montrer tout autant persuasif.

En écho à cette déclaration, l’inspecteur bomba le torse de satisfaction, prenant la remarque de son supérieur pour un compliment.

– Deux heures après ladite dispute, une collation a été prise chez un voisin de la rue Sadi Carnot, chez le docteur Laine ici présent, lança-t-il en saluant de la tête un vieil homme à la barbiche blanche effilée.

Le praticien, habillé d’un élégant costume de flanelle blanc, fit un léger signe de tête pour répondre au salut du commissaire.

– Si je ne m’abuse, docteur Laine, ce jour-là, trois personnes se sont présentées à votre porte.

– C’est cela même, commissaire, j’avais invité Yvonne Villeroy à venir prendre une tasse de thé agrémentée de menues friandises, comme tous les dimanches. C’était une sorte de tradition, un rite immuable entre Yvonne et moi. Vous devez savoir que les personnes âgées comme nous affectionnent ce genre de petites habitudes. Rien ne nous rassure plus que les activités pérennes. Et ce jour-ci, comme à chaque fois, Yvonne était accompagnée de mademoiselle Evrard.

– Sa gouvernante, si je ne m’abuse ?

– Je préférerais le terme d’amie, coupa sèchement une femme d’une quarantaine d’années, les cheveux châtains noués en chignon, ses mains posés hiératiquement à plat sur ses genoux. Certes, cela fait 19 ans que j’occupe le poste exigeant de gouvernante au service de madame Villeroy, donnant mes consignes aux domestiques pour tenir la maison. Il faut un chef à la domesticité pour que la pagaille ne s’installe pas, tout comme le quartier-maître règne sur les matelots pour permettre la bonne marche d’un navire.

– Je vois, mademoiselle, je vois.

– Néanmoins lorsque vous êtes au service d’une personne depuis tant d’années, des liens peuvent se créer. Ce fut le cas entre madame Villeroy et moi. Avec le temps, je suis devenue son affidée…, lâcha-t-elle la voix brusquement assaillie de sanglots, sa… sa confidente… Ainsi je ne pense pas avoir usurpé le titre d’amie. Personne ne la connaissait autant que moi… personne ne la pleurera autant que moi, lança-t-elle d’un ton plus ferme comme si elle voulait faire une déclaration d’amour par-delà la mort.

– Je confirme qu’Yvonne Villeroy était très liée à mademoiselle Evrard, ajouta le docteur d’une voix péremptoire. Elles étaient très complices, telles deux sœurs.

– Qui était la troisième personne à sonner à votre porte, docteur ?

– Elles étaient accompagnées de monsieur Sanson.

– Avez-vous remarqué quelque chose d’inhabituel ce lundi, docteur ? demanda le commissaire.

– Non, pas vraiment… Enfin… J’ai juste trouvé Yvonne plus pâle que de coutume, les yeux plus fatigués. Je lui en ai d’ailleurs fait la remarque et je lui ai proposé de l’ausculter. Elle a refusé, prétextant que sa mauvaise mine était le fruit d’une suite de mauvaises nuits, qu’il n’y avait pas de quoi s’alarmer. Je n’ai pas insisté. Elle fut de toute façon de bonne compagnie comme toujours, peut-être moins volubile que d’habitude, un peu plus éteinte.

– Que s’est-il passé chez vous ?

– Nous avons pris le thé comme convenu puis nous avons fait un tour de jardin malgré le froid, visitant ma serre et mon laboratoire, raconta le vieil homme en caressant sa barbiche du bout des doigts.

– Le laboratoire où vous celez tous vos remèdes et autres breuvages nécessaires à la pratique de la médecine ?

– C’est cela même ! répondit le vieux praticien. Je me souviens avoir montré certains flacons enfermés dans un placard vitré, notamment celui contenant de l’arsenic. J’ai même proposé à Yvonne Villeroy de lui concocter un petit remède salvateur contre l’asthénie[1], un remède qu’on nomme la liqueur de Fowler. C’est un mélange de solution d’arsenic et de bicarbonate de potassium qui se révèle être un tonique efficace.

– C’est ce flacon d’arsenic qui a disparu par la suite ?

– Effectivement, mais je ne m’en suis rendu compte que le lendemain lorsque j’ai eu vent de l’empoisonnement de ma voisine.

– A votre avis, qui aurait été en mesure de voler le flacon ? demanda-t-il à brûle-pourpoint.

Le docteur Laine ne répondit pas dans l’immédiat, cherchant les mots appropriés pour ne pas paraître inconvenant ou irrespectueux envers les personnes présentes :

– Dans l’absolu, vu que nous nous sommes tous égaillés dans mon jardin, tout le monde a eu l’occasion, à un moment ou à un autre, de revenir dans mon laboratoire sans y être vu, de prendre la clef dans le tiroir et d’ouvrir le placard afin de s’emparer du flacon.

– Donc vous affirmez que tout le monde a pu se procurer l’arsenic ?

Il n’eut pas le temps de répondre qu’une voix criarde et tranchante se fit entendre. Mademoiselle Evrard ne pouvait en supporter davantage et le fit savoir de la manière la moins discrète possible :

– Commissaire, à quoi rime cette odieuse mascarade ? Vous savez, tout comme moi, que le meurtrier n’est autre que Sanson ! C’est lui, le bellâtre, le viveur, le… le foutu séducteur, l’infâme suborneur qui… qui a empoisonné ma maîtresse ! Pourquoi cherchez-vous à nous abaisser au même niveau que lui en suggérant que nous avons eu accès au flacon ?

– Il n’était en rien mon attention d’accuser qui que ce soit, je voulais juste relever tous les éléments à notre disposition sur ce regrettable décès.

L’homme menotté s’était déjà redressé sur sa chaise, jetant un regard mauvais en direction de la gouvernante. Nul doute qu’il avait dans l’intention de lui dire ses quatre vérités mais une œillade impérieuse de l’inspecteur Poncet le fit rester coi.

– Ceci étant dit, reprenons le déroulement de la journée si personne n’y voit d’inconvénient. Vous êtes ensuite rentrés à la maison de madame Villeroy ?

– A 18 heures exactement, précisa mademoiselle Evrard dont les joues creuses étaient encore empourprées par son brusque accès de colère. Le dîner était prévu pour 19h30. Le docteur Laine avait été convié à rejoindre notre table.

– C’est durant ce dîner que la dispute entre monsieur Sanson et madame Villeroy a refait surface ?

– Oui, répondit la gouvernante en foudroyant du regard le prisonnier. Oui, et elle fut plus véhémente que jamais. Grisé par plusieurs rasades de Côte de Blaye, Sanson a trouvé le courage d’annoncer à la cantonade qu’il allait quitter madame, qu’il avait rencontré une femme plus belle, plus jeune et qu’il irait la rejoindre dès le lendemain. Croyez-moi sur parole si je vous dis que madame en fut particulièrement meurtrie. Ce n’était pas la première fois qu’une telle scène se produisait. En manipulateur hors pair, Sanson menaçait souvent de partir, espérant pour le prix de sa fidélité, ou du moins de sa présence, recevoir une solide rémunération. Je ne saurais dire pourquoi, peut-être était-ce par le ton franc et bravache qu’il employait ou était-ce en voyant le regard éperdu de madame, mais je compris que cette fois Sanson ne bluffait pas… Il comptait réellement partir. Sous le coup de la colère et de la tristesse, madame perdit tout sens commun, elle s’épancha de manière indécente, disant que cela ne se pouvait, qu’elle l’aimait trop, qu’elle ne pouvait se passer de lui…

– Mademoiselle Evrard dit vrai, commissaire, intervint le docteur Laine. Ce moment fut particulièrement désagréable. Je me sentais gêné d’assister à une telle scène vaudevillesque.

– Voyant que sa soudaine déclaration enflammée ne suffisait pas à faire plier le jeune homme, continua la gouvernante d’un ton lugubre, madame se montra soudain plus agressive, le menaçant de ne plus lui donner le moindre centime, de le réduire à la plus vile misère. Loin de l’inquiéter, ces propos firent rire Sanson. Il affirmait qu’il s’en moquait bien puisqu’il avait trouvé une femme plus fortunée que madame, et ce qui ne gâtait rien beaucoup moins fripée, beaucoup moins fanée qu’elle. Je vous cite là les propres mots de cet immonde individu.

– Ce fut horrible, monsieur le commissaire ! poursuivit le docteur en s’épongeant les sourcils avec son mouchoir d’un geste frénétique comme s’il tentait d’effacer un mauvais souvenir qui repassait devant ses yeux. Yvonne était hors d’elle ! Elle versait des torrents de larmes, s’étouffait de rage, l’insultant de façon ignominieuse avec un vocabulaire ordurier qui appartient d’ordinaire aux gens de basse condition. Elle lui fit savoir qu’elle l’avait couché sur son testament mais que devant sa conduite inqualifiable, elle irait voir son notaire le lendemain aux premières heures pour modifier ses conditions testamentaires. Je vous jure que son corps tremblait aussi fortement que si Yvonne était en train de convulser. L’espace d’un instant, j’ai cru qu’elle était en proie à une crise d’apoplexie.

– Madame quitta la table comme une furie, poussant des cris semblables aux halètements d’une bête blessée. J’ai voulu la rejoindre pour voir si elle n’avait besoin de rien, pour… pour la consoler, ajouta la gouvernante en baissant les yeux. Mais madame m’a fait savoir qu’elle voulait rester seule dans sa chambre. La soirée s’est achevée bien tristement de cette manière. Le docteur est rentré chez lui. Gilles Sanson a regagné sa chambre au premier étage, à l’autre bout du bâtiment, une petite chambre qui donne sur le jardin. Quant à moi, j’ai aidé Jeanne à débarrasser la table. J’avais hâte d’effacer les dernières traces de cette affreuse soirée, tant dans mon esprit que dans la salle à manger.

 

Gabriel Tournebride commença à marcher en long, en large et à travers le salon. Les mains entremêlées derrière son dos.

L’inspecteur Buffard qui était resté dans l’embrasure de la porte depuis le début de l’audition avait compris que son supérieur était en train de bouillonner intérieurement. Cela ne faisait que deux mois qu’il était sous les ordres du commissaire mais il commençait à bien le cerner. Il savait que Tournebride était impatient de reprendre la parole, de prendre le premier rôle pour faire connaître à tous le fruit de son enquête, le résultat de ses cogitations. Pourtant le commissaire continuait son va-et-vient incessant, préférant laisser les témoins révéler une dernière fois leurs versions des faits.

– Et c’est dans la nuit que le drame est survenu ? lâcha-t-il d’un jet, sans prendre la peine de relever la tête, se contentant de fixer le bout de ses chaussures en mouvement.

– Oui, monsieur. Ce lundi, Jeanne est venue lui apporter son petit-déjeuner à 9h00 dans sa chambre. Seulement madame ne répondait pas, ni à ses frappements, ni à ses appels. La porte était fermée à clef. Cela n’avait rien d’inhabituel. Madame s’enfermait souvent à double tour la nuit. Il nous suffisait de frapper pour qu’elle se lève et vienne nous ouvrir au petit matin. Au bout de quelques minutes, Jeanne vint me trouver dans l’officine, complètement affolée. Je pris le double des clefs et lui emboitai le pas jusqu’à la chambre. J’ai… j’ai tourné la clef et…

– Et ?

– Nous avons vu madame dans son lit, allongé sur le dos, les bras en croix, les draps souillés de vomissures… Jeanne a poussé un cri de terreur ! J’ai eu toutes les peines à la calmer. Je lui ai ordonné de quérir le secours du docteur Laine. Ce qu’elle a fait sans tarder. Cinq minutes après, à peine, le docteur est arrivé, ayant juste eu le temps d’enfiler un peignoir par-dessus son pyjama.

– Je ne pus que constater le décès de ma voisine. Je l’ai trouvée étendue sur son lit, la bouche béante, le visage livide, les yeux couvert d’un voile visqueux. Des matières sanguinolentes se trouvaient dans son vomi. Il ne fallait pas être sorti de la cuisse de Jupiter pour comprendre qu’elle avait été victime d’un empoisonnement. En comparant avec la physionomie et les vomissements d’individus morts par ingestion d’arsenic, je soupçonnais qu’elle soit morte de cette manière. Comme vous le savez, en présence d’un de vos inspecteurs, j’ai réalisé une petite expérience dans mon laboratoire. En tant normal, l’arsenic est totalement inodore sauf…

– Sauf ?

– Sauf lorsqu’il est soumis à une forte chaleur, lors de sa sublimation. Pour se faire, j’ai chauffé au bec bunsen une cuillère contenant du vomi de la victime. Bientôt, en se volatilisant au feu, le contenu de la cuillère a rendu une odeur alliacée[2], l’odeur caractéristique de l’arsenic.

– Et c’est à ce moment que vous avez découvert que votre flacon d’arsenic avait mystérieusement disparu de votre laboratoire ?

– C’est cela même.

Le front du commissaire se fronça. Il s’immobilisa d’un coup, entrecroisant ses longs bras sur son torse. Il avait la mine grave d’une vigie sur son mât de hune, fouillant le brouillard des yeux afin d’y déceler un danger imminent risquant d’entraîner la perte du navire.

– Qu’avez-vous remarqué d’anormal dans la chambre de la victime ? demanda-t-il de sa voix rude.

– Je vous l’ai déjà expliqué plusieurs fois, répliqua la gouvernante agacée.

– Je sais bien, mademoiselle mais cela me semble important pour l’heure.

– Comme je vous l’ai déjà dit, le docteur et moi avons constaté que la clef de la chambre de madame avait disparu. La chambre avait été fermée à double tour et pourtant la clef avait disparu.

– La fouille de la chambre par mes hommes a confirmé vos propos à tous les deux. N’est-ce pas curieux que madame Villeroy se soit enfermée dans sa chambre après sa dispute mémorable de la veille et qu’aucune clef ne soit retrouvée à l’intérieur ?

– Je ne vois qu’une explication valable à votre soi-disant mystère, monsieur le commissaire, intervint le vieux médecin en dissimulant mal l’ironie qui effleurait son propos. Un individu a dû réussir durant la nuit à se faire ouvrir la porte de la chambre d’Yvonne et qu’il en ait profité pour l’empoisonner. Il a ensuite refermé la porte derrière lui, emportant la clef.

– C’est une possibilité, docteur.

– Nous n’avons en outre retrouvé aucun flacon d’arsenic dans la chambre, poursuivit mademoiselle Evrard.

– Exact ! Rien dans la chambre. Par contre lors de la fouille, un de mes hommes a déniché un petit flacon en grès dans un massif de buis qui longe la maison. Nous savons sans l’ombre d’un doute que ce flacon a contenu de l’arsenic. Et comme vous le savez tous, où se situe précisément ce fameux massif de buis ?

– Sous la fenêtre de Gilles Sanson ! répondirent d’une même voix mademoiselle Evrard et le docteur Laine.

– Parfaitement ! Juste sous la fenêtre de sa chambre, comme si, surpris par la rapidité de notre perquisition, monsieur Sanson fut contraint de se débarrasser de ce flacon compromettant en le jetant par la fenêtre, espérant sans doute qu’il échappe à l’œil de mes limiers.

– Pas du tout ! Je n’ai rien fait ! cria le jeune homme. Je n’ai rien jeté par la fenêtre !

Il avait lâché ce cri subitement, d’une voix déchirante, d’une voix qui sombre face à la tourmente qui l’assaille. L’inspecteur Poncet le fit taire en poussant un ordre bref, le même genre d’ordre que l’on lance à un chien désobéissant. L’homme menotté n’eut d’autre choix que d’obtempérer mais tous avaient eu le temps d’entendre sa dernière réplique : « Je n’ai jamais touché à ce foutu flacon ! »

Comme pour lui maintenir encore plus profondément la tête sous l’eau, mademoiselle Evrard prit de nouveau la parole pour préciser qu’un autre objet avait disparu de la chambre :

– Sa chevalière ! Sa chevalière en or avait été volée ! Elle ne s’en séparait jamais. Demandez à qui vous voudrez, monsieur le commissaire, elle ne quittait jamais ce bijou de famille. Elle l’avait constamment sur elle.

– Personne n’est encore au courant de ce fait mais je puis vous le révéler désormais : l’inspecteur Buffard a retrouvé ce précieux bijou…

– Où donc ? demanda le docteur Laine intrigué.

– Bien dissimulé, dans le col d’une chemise qu’on a soigneusement recousu. Et je ne surprendrais personne en annonçant que cette chemise est celle de Gilles Sanson et qu’elle fut retrouvée dans sa chambre, dans sa penderie…

Un concert d’onomatopée suggérant à la fois l’indignité, le dégoût et la surprise se fit aussitôt entendre.

Cette dernière révélation divulguée par le commissaire avait tout de l’estocade. Le dos de Sanson donna l’impression de s’affaler sous le poids de la nouvelle. L’homme comprenait que la distance qui le séparait de la guillotine s’amenuisait inexorablement. Avec cette dernière preuve, n’importe quel juré à la Cour d’assises voterait pour sa condamnation.

 

Le corps de Gabriel Tournebride se mit de nouveau en mouvement. A chaque pas, ses épaules imprimaient un léger balancement. A le voir déambuler ainsi, calmement, Thomas Buffard trouvait que son supérieur avait tout de l’allure de ces guépards qu’il avait pu observer à Oubangui-Chari lors de son service militaire, une allure placide et majestueuse. Dans la savane, les guépards se mouvaient de cette manière à travers les hautes herbes de la Savane, presque l’air de rien, afin de s’approcher au plus près du troupeau d’antilopes. A ce moment précis, son chef se rapprochait lui aussi de sa proie, la démarche nonchalante.

Sans suspendre son va-et-vient dans le petit salon, le commissaire reprit la parole :

– En définitif, mesdames et messieurs, tout désigne Gilles Sanson comme le coupable. Il a un mobile évident : tuer madame Villeroy avant qu’elle ne modifie son testament et qu’elle ne le déshérite. Et nous savons aujourd’hui par le notaire qu’il a bien hérité d’une coquette petite somme depuis le décès fort opportun de son ancienne maîtresse. De plus, il a eu l’occasion de sévir en s’emparant du flacon d’arsenic chez le docteur et pour maints raisons, il est possible qu’il se soit introduit au cours de cette nuit dans la chambre de son ancienne maîtresse. La seule chose que nous ne savons pas c’est s’il a eu effectivement l’intention de la tuer. Lors d’un meurtre, il faut la conjonction de ces trois choses : le mobile, l’opportunité et l’intention. Mais je le répète, nous ne savons pas s’il a eu l’intention de tuer madame Villeroy. Voyez-vous, j’ai soumis le flacon à l’examen d’un de mes collègues expert en dactyloscopie[3]. Il n’a retrouvé aucune empreinte digitale de monsieur Sanson sur l’objet du crime…

– La belle affaire ! Il aura eu soin d’effacer ses empreintes après avoir commis son meurtre, objecta le docteur étonné par la tournure que prenait cette audience.

– C’est effectivement ce qu’il a pu faire, docteur. Néanmoins quelque chose ne colle pas. Comment un homme qui prend la précaution d’effacer ses empreintes peut-il être aussi négligent pour jeter l’arme du crime pile sous sa fenêtre ?

– Il a peut-être paniqué au moment de la fouille ? expliqua mademoiselle Evrard.

– Cela me semble peu probable. Il se doutait bien qu’une perquisition aurait été décrétée… Autre élément qui me turlupine, comment ce petit flacon en grès a-t-il pu choir du premier étage sans se briser en mille morceaux ?

– Vous nous avez dit que le flacon avait été jeté dans le massif d’un buis. Sans doute que l’épaisseur du feuillage a amorti la chute du flacon ?

– C’est fort possible, mademoiselle, sans être certain pour autant. Je me suis demandé aussi pourquoi le suspect avait eu l’imprudence de garder avec lui la chevalière.

– Simplement parce qu’elle a une grande valeur monétaire. Il espérait la revendre à meilleur prix, suggéra le médecin.

– N’oubliez pas que s’il a commis ce meurtre, docteur, il savait que madame Villeroy l’avait couché sur son testament et donc qu’il hériterait d’une somme assez conséquente. Avait-il besoin de s’encombrer d’un objet aussi compromettant que la chevalière, sachant ce qu’il risquait si elle était découverte parmi sa garde-robe, alors qu’il était le principal testamentaire de sa victime ? C’est illogique.

– Je crois plutôt, monsieur le commissaire, que vous faîtes grand cas de la prétendue intelligence de Gilles Sanson. Pour ma part, je pense qu’il est plus sot que vous ne le pensez. Et puis, je suppose qu’il arrive aux meurtriers de commettre d’énormes erreurs en réalisant leur méfait.

– C’est ce qui arrive parfois mais il arrive également que les policiers en commettent en faisant leurs enquêtes. Alors j’ai retourné le problème dans tous les sens. Si les éléments qui accablent Sanson apparaissent peu à peu bancals ou incohérents, c’est que quelque chose ne colle pas avec cette version des faits.

– Que voulez-vous dire ?

– C’est l’inspecteur Buffard qui m’a soufflé, fort innocemment, la solution à ce mystère. En pénétrant dans la chambre de la défunte, il a proféré un commentaire du genre : « Cette pièce est finement rangée. On dirait qu’elle a mis sa chambre en ordre avant de partir en voyage. C’est ce que faisait à chaque fois une de mes voisines lorsqu’elle allait séjourner chez son frère, elle pliait tout son linge, replaçait ses bibelots comme si cela la rassurait de partir en rangeant tout, en agençant tout. » Cette idée m’a travaillé pendant plusieurs jours et j’en suis venu à la conclusion que madame Villeroy a effectivement eu soin de préparer son départ.

– Que voulez-vous dire ? s’offusqua mademoiselle Evrard abasourdie. De quel départ faites-vous mention ? Il n’était nullement question que madame quitte la maison. Je ne comprends pas un traître mot de ce que vous avancez !

– Je veux parler d’un « grand voyage » au sens littéraire du terme, un voyage sans retour si vous préférez. Et oui, je peux vous certifier que personne n’a jamais assassiné madame Villeroy dans la nuit du 8 au 9 mars. Personne…

– Personne ?

– Oui, personne… Mis à part elle !

– Vous êtes en train de nous dire que…

– Que madame Villeroy s’est suicidée ! Exactement, docteur. Au cours de la dispute de l’après-midi et surtout au cours de cet horrible dîner dont vous m’avez relaté les soubresauts, madame Villeroy a réalisé que son amant allait bel et bien la quitter. Ce fut un déchirement pour elle. Malgré la différence d’âge entre eux, malgré le fait qu’il monnayait sans vergogne son affection, je suis intiment persuadé qu’elle l’aimait. L’idée de le perdre, de le savoir dans les bras d’une autre femme lui était devenue insupportable. L’envie d’en finir devait la tarauder depuis des jours et ce lundi, alors que son désespoir était à son point culminant, elle trouva le courage de dérober le flacon d’arsenic dans votre placard.

– Ce n’est qu’une supposition !

– Non, docteur, c’est plus qu’une supposition. C’est une certitude. Il vous suffit pour vous en convaincre de vous révéler que les seules empreintes digitales trouvées sur la poignée et la vitre du placard sont les vôtres et celles de madame Villeroy. Et pas du tout, celles de Gilles Sanson. Vous allez sans doute m’alléguer qu’il a pu effacer ses empreintes mais je vous assure qu’il n’aurait pu le faire sans effacer les vôtres ou celle de votre voisine.

Un silence de catacombe flotta dans la pièce à l’instant où le commissaire achevait sa phrase. Seul se fit entendre dans l’âtre le crépitement languissant d’une bûche rongée par les flammes.

– Vous comprenez la suite, poursuivit Tournebride. Madame Villeroy est retournée dans sa chambre après ce dîner mouvementé, réalisant que ses espoirs étaient bel et bien envolés, ainsi que son envie de vivre. Elle s’est peignée, a mis en ordre ses affaires, a rangé sa chambre avant de s’allonger sur son lit. Je l’imagine faire tout cela avec sérénité, sure d’avoir pris la bonne décision. Et tel Socrate avalant la ciguë, sans trembler, madame Villeroy a ingurgité l’arsenic, laissant le poison faire son œuvre… C’est bel et bien un suicide et non un crime. Inspecteur Poncet, veuillez libérer Sanson de ses entraves, ordonna le commissaire d’une voix quasiment martiale. Puisqu’il n’y a pas eu de meurtre, il ne peut y avoir de meurtrier. Le prévenu est désormais libre de ses faits et gestes.

Sans perdre un instant, le solide policier s’exécuta. Il sortit une petite clef de sa poche et délivra l’homme de ses menottes.

Une voix se fit brusquement entendre. Une voix volontairement offensive pour contrecarrer l’argumentation du policier. Le docteur Laine, en authentique scientifique et indécrottable cartésien, ne se sentait pas satisfait tant que toutes ses interrogations n’avaient pas eu de réponse :

– Sans vouloir apporter un bémol à votre brillant exposé, monsieur le commissaire, vous oubliez la clef ! Si Yvonne s’est réellement suicidé comme vous le supposez, on aurait retrouvé la clef à l’intérieur, quelque part dans sa chambre.

Sans sembler avoir écouté la remarque du praticien, Tournebride fronça les sourcils et d’une voix faussement sévère, il s’adressa à Marius Poncet :

– Inspecteur ! Je crois vous avoir ordonné d’enlever les menottes des poignets de monsieur Sanson !

– Mais c’est… c’est ce que je… je viens de faire, chef, balbutia le colosse qui écarquillait les yeux d’étonnement.

– Je vois bien, mon vieux, mais je ne vous ai pas donné l’ordre de ranger les menottes dans votre poche car elles doivent encore servir aujourd’hui.

– Ah bon, commissaire ?

– Elles vont juste passer des poignets de monsieur Sanson à ceux de… mademoiselle Evrard, lâcha-t-il subitement en plongeant son regard d’acier dans celui de la gouvernante.

Tournebride ne fut pas mécontent du petit effet que sa phrase venait de produire. Il avait l’impression qu’il venait de jeter un pavé dans une mare paisible, agitant soudain la surface de l’eau. Son accusation avait provoqué des remous parmi son auditoire, tel le caillou lors de son impact dans la mare faisant naître des vaguelettes qui, en cercles concentriques, troublent la sérénité de l’étendue d’eau. A voir l’émotion provoquée par sa déclaration, il songea qu’à défaut d’un pavé, c’est un véritable rocher qu’il avait jeté. Il n’eut pas la patience d’attendre que le brouhaha cesse, préférant hausser le ton pour reprendre son discours, sans quitter des yeux mademoiselle Evrard :

– Depuis le début de notre petite audience, vous avez eu du mal à cacher votre acrimonie pour monsieur Sanson mais je ne juge pas cela. En bon policier, je ne juge pas les sentiments, juste les passages à l’acte.

– Mais vous avez perdu la raison, je n’ai tué personne ! répondit-elle, le regard vacillant sous l’effet de l’émotion.

– Heureusement que vous n’avez réussi à tuer personne ! Néanmoins vous n’avez pas ménagé vos efforts pour mener votre victime à la mort. Vous avez profité de la situation, vous avez brouillé les pistes pour mener Sanson jusqu’à l’échafaud.

– Comment ça ? intervint le docteur éberlué. Que nous chantez-vous là, commissaire ? Vous déraisonnez !

– Non, j’ai toute ma raison. Elle me fut même nécessaire pour démêler l’écheveau de ce mystère. Imaginons un peu la scène ce mardi à l’aube, lorsque Jeanne et mademoiselle Evrard découvrent madame Villeroy sans vie. Vous comprenez tout de suite la tragédie qui s’est déroulée dans cette chambre, mademoiselle. Vous réalisez que par désespoir, elle a mis fin à sa vie. Pour vous, et vous n’avez pas tort, le responsable, c’est son gigolo, cet infâme individu qui se jouait de ses sentiments durant des mois et qui pour finir l’abandonnait pour une autre. Vous n’acceptez nullement cette situation. Vous voulez venger votre maîtresse, et même votre amie comme vous le dites vous-même, votre unique amie, dirai-je pour être exact. A cet instant, devant le corps sans vie de madame, vous ne désirez rien d’autre que de lui faire payer son ignominie, et lui faire payer au prix fort. En tant que gouvernante, vous avez l’habitude gérer les situations de toute sorte et de réagir efficacement. Vous prenez soin d’éloigner la pauvre Jeanne en l’envoyant chercher votre voisin. Vous savez que vous n’avez guère de temps pour agir mais cela sera suffisant pour tenter de dérouter les futurs enquêteurs. Vous voulez effacer toute trace de suicide et vous allez le faire avec un sang-froid redoutable : Vous allez jusqu’à la table de chevet, vous vous emparez du flacon en grès, vous l’essuyez et le cachez dans votre tablier. Vous récupérez également la chevalière en or, estimant que la disparition d’un objet de valeur serait une charge supplémentaire contre l’accusé. Ah, une chose importante, vous prenez soin de subtiliser la lettre d’adieu que votre maîtresse a pris soin d’écrire.

– Quelle lettre ? demanda la gouvernante en jouant l’étonnée.

– Allons, ne faîtes pas l’innocente, mademoiselle. C’est un rôle qui ne vous sied guère désormais. Sur le bureau, vous avez trouvé une lettre écrite de la main de madame Villeroy, adressée à son amant ingrat. Vous avez arraché la première feuille du bloc de papier à lettres afin que nul ne puisse un jour avoir vent des intentions de votre maîtresse. Seulement dans votre précipitation, vous avez omis d’enlever la feuille du dessous… Vous connaissez pourtant comme moi ce jeu auquel s’adonnent parfois nos écoliers désœuvrés : rien que le geste d’appuyer sur la plume pour écrire suffit pour imprimer sur les pages suivantes la marque de l’écriture. On découvre d’infimes sillons couvrant la feuille du dessous. Pour les révéler au grand jour, il suffit à nos écoliers de griffonner avec un fuseau. Sous cet effet, l’écriture surgit comme par enchantement. C’est ce qu’a fait l’inspecteur Buffard en ma présence. L’espace d’un instant, il est retombé en enfance, grisonnant le papier et nous révélant du même coup les derniers mots de madame Villeroy.

Le commissaire Tournebride marqua une nouvelle pause comme pour laisser à son auditoire le temps de digérer toutes les informations déversées. Il comprenait que vu la taille du morceau qu’il venait de leur servir, il fallait attendre quelque peu avant d’apporter le plat ultime, le dessert, la cerise sur le gâteau. La pause ne fut guère longue car comme tous ses subalternes auraient pu en témoigner, Tournebride avait une patience relative. Il se tourna vers Laine et, le sourire aux lèvres, la pointe droite de ses moustaches coincée entre son majeur et son index, il déclara :

– Docteur, vous m’avez posé une question sur cette fameuse clef qui avait disparu. J’ai dédaigné y répondre tout à l’heure mais je vais enfin satisfaire votre curiosité. Pour couronner le tout, pour parfaire sa petite mise en scène, mademoiselle Evrard a pris soin de récupérer la clef de sa maîtresse. Pour que personne ne pense au suicide, il fallait que la porte ait été fermée à clef sans qu’il n’y ait trace d’une clef à l’intérieur. Il fallait que la police reste persuadée que le meurtrier ait refermé la porte à clef après avoir commis son méfait. Vous comprenez ? Voilà toute la subtilité de sa petite machination. Et donc, lorsque vous accourez en tenue peu idoine pour venir au secours de votre chère voisine à la demande de Jeanne, tous ses subterfuges sont en place. Il ne lui reste qu’à semer quelques indices : le flacon qu’elle dépose dans le jardin sous la fenêtre de son ennemi, la chevalière qu’elle coud dans sa chemise. Tel un Petit Poucet mal intentionné, elle laisse dans son sillage des graviers pour permettre de remonter la piste jusqu’au « coupable » qu’elle a bien voulu nous désigner. Ce fut d’ailleurs sa principale erreur. Trop d’indices mis en évidence contre Sanson n’ont fait qu’éveiller ma suspicion. C’était trop flagrant. Il y avait forcément une autre explication.

 

Se sentant prise sous le regard croisé des policiers, de Jeanne, du docteur et de Sanson, mademoiselle Evrard sentait qu’elle devait prendre la parole. Son visage n’exprimait désormais aucune émotion particulière. Elle semblait presque soulagée d’en finir. Seule la blancheur de son teint trahissait quelque peu son émoi. Elle se montrait si impassible, si flegmatique malgré la situation qu’elle aurait fait l’admiration des Stoïciens de l’Antiquité. Elle resserra son chignon d’un geste mécanique. Elle donna quelques petites tapes sur les pans de sa robe pour tenter d’enlever un faux-pli. Se décidant enfin à ouvrir la bouche, elle laissa échapper d’un ton froid et mesuré :

– Ce petit monsieur n’était qu’une ordure ! Il fallait qu’il paie pour la mort de madame. C’est lui qui l’a tué en lui assénant des mots trop durs, en lui lançant au visage des saillies aiguisées comme des épées. Il l’a tellement blessée, tellement meurtrie qu’elle a préféré en finir plutôt que de souffrir plus que de raison. Alors oui, j’ai décidé de lui faire porter le chapeau, de brouiller toutes les pistes pour qu’il soit condamné pour meurtre et qu’il ait la tête coupée sur l’échafaud.

– Je vous comprends, mademoiselle, ajouta le commissaire, j’éprouve le même mépris que vous pour cet individu mais en bonne police dans un État de droit, on ne peut laisser les citoyens faire justice eux-mêmes. C’est pour cette raison que je vous arrête pour tentative d’homicide sur la personne de Gilles Sanson.

A ces mots, elle se leva de son fauteuil et décrocha le long tablier blanc qui lui ceignait les hanches. Jeanne la trouva plus menue, plus fragile que de coutume. Elle avait perdu le charisme sévère qui l’habitait. Sans trembler, la gouvernante tendit ses bras à l’inspecteur Poncet pour qu’il lui passe les menottes. Elle avait fait ce geste avec une grande dignité.

Alors qu’elle était emmenée en dehors de la pièce, elle fit une curieuse moue qui plissa sa lèvre inférieure, jetant un regard fier en direction de Gilles Sanson. Tournebride songea que cette femme avait un sens si aigu de la justice qu’il ne serait pas surpris d’apprendre un jour qu’elle ait mis fin à ses jours en prison.

Le commissaire et l’inspecteur Buffard lui emboitèrent le pas, laissant les occupants de la maison à leur stupéfaction. Tant d’événements avaient bouleversé leur quotidien en peu de temps qu’il faudrait de la patience pour réaliser le tragique de la situation.

 

Sur le perron, Tournebride porta une fine cigarette à ses lèvres, regardant d’un œil satisfait la prévenue être installée dans la voiture de police. Sur sa gauche, la silhouette trapue de Thomas Buffard s’immobilisa. Il accepta d’un clignement d’œil le briquet que son adjoint lui présentait. Le jeune homme ne fumait jamais mais il avait pris l’habitude de s’armer d’un briquet pour pallier tout oubli de son chef, par pure urbanité, et sans doute un peu par obséquiosité.

– Alors, chef ? demanda le jeune inspecteur de sa voix chaude. Encore une enquête de résolue. Un nouveau trophée à accrocher à votre tableau de chasse !

– Merci, Thomas. Mais je ne vais pas tirer la couverture à moi. Tu m’as habilement secondé depuis le commencement de cette affaire. Cela fait deux mois que tu as rejoint mon équipe à la Sûreté Générale de Rouen et déjà je vois en toi un précieux auxiliaire. Les malfrats n’ont qu’à bien se tenir, nous formons une fine équipe !

L’inspecteur répondit par un sourire aux félicitations que son supérieur venait de lui faire. Gabriel Tournebride avait une solide réputation de limier, de policier habile et efficace. Un compliment de sa part n’était pas de la roupie de sansonnet, cela avait une valeur inestimable. Buffard bomba le torse, sentant une fierté nouvelle l’envahir jusqu’au plus profond de son être.

Décidément son avenir au commissariat de Rouen s’ouvrait sous les meilleurs auspices

 

[1]  Affaiblissement du corps, fatigue physique.

[2]  Odeur caractéristique de l’ail.

[3]  Procédé d’identification des individus par les empreintes digitales.

 

Cette enquête résolue par le commissaire Tournebride va permettre au lecteur d’entrer pleinement dans une nouvelle affaire, celle du  manoir du marchand d’armes. 

Origine

Origine

Avec mon livre « A la folie » et une des nouvelles de « Je méritais une autre mort », j’avais déjà commencé à écrire des histoires de meurtres ou de machinations, en maintenant un suspense sur l’identité du véritable criminel. Avec « Le manoir du marchand d’armes », j’ai décidé d’écrire un véritable polar, avec une enquête riche en rebondissements, avec des suspects qui ont des alibis en théorie inattaquables et avec un fin limier chargé de l’affaire. Depuis mon adolescence, j’ai toujours apprécié les romans d’Agatha Christie et j’ai essayé d’écrire un livre qui reflète la même ambiance… et qui surprend sur l’identité de l’assassin comme savait le faire la « reine du crime »…

L’histoire étant toujours mon fil conducteur, j’ai préféré placé mon intrigue dans le passé, à la veille de la Première Guerre mondiale exactement, avec ce marchand d’armes qui est menacé et finalement abattu dans le parc de son manoir.

Présentation

Présentation

« Archibald Le Perdrieux est un homme d’affaires comblé. A la veille de la Première Guerre mondiale, son usine d’armement tourne à plein rendement pour équiper l’armée française. Tout le monde s’accorde pour dire qu’il est l’incarnation vivante de la réussite.

Les seules ombres au tableau sont ces lettres de menace qui lui parviennent quotidiennement. C’est le commissaire Gabriel Tournebride, le plus fin limier du commissariat de Rouen, qui est chargé de l’enquête. Mais Le Perdrieux et la police ne prennent pas la chose au sérieux, estimant qu’il ne s’agit que d’une plaisanterie de mauvais goût…

 

L’avenir va leur donner tort et l’enquête va s’avérer plus macabre qu’ils ne l’avaient imaginée. Un matin, Le Perdrieux est retrouvé mort dans le parc de son manoir à Mont-Saint-Aignan, le crâne criblé de balles. Une véritable course contre la montre commence alors entre le commissaire et le meurtrier. C’est une hécatombe : la liste des suspects ne cesse de s’allonger, ainsi que le nombre de morts.

Avec son équipe, Tournebride devra remonter toutes les pistes et exhumer les nombreux secrets enfouis de la famille Le Perdrieux. Les soupçons planent sur les habitants du manoir et les masques tombent. Le marchand d’armes n’était peut-être pas
celui qu’il prétendait être.

Dans ce roman policier inspiré de l’ambiance des livres d’Agatha Christie, Grégory Laignel brouille les pistes avec délectation. Jouant autant avec ses personnages qu’avec ses lecteurs, il nous entraîne dans un suspense haletant jusqu’au dernier instant. »