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Catégorie : Mes Livres

Origine des secrets d’outre-tombe

Origine des secrets d’outre-tombe

Lorsque j’étais enseignant au collège de Condé-sur-Noireau, j’ai emmené mes élèves de Troisième visiter le cimetière militaire britannique de Bayeux. Une fois descendue du bus, une élève a refusé d’entrer dans le cimetière sans donner plus d’explications. Il me fut impossible de la faire changer d’avis. Quelques mois plus tard, lors d’une réunion, j’ai rencontré ses parents qui m’ont avoué le plus sérieusement du monde que, la nuit, leur fille entendait des voix. Ils étaient persuadés qu’elle entendait un fantôme. Il n’y a pas eu de suite à cette histoire, sauf qu’elle est restée enfouie quelque part dans un coin de mon cerveau. Et un jour, elle a resurgi… Je me suis dit qu’elle était un formidable point de départ pour un roman. C’est ainsi qu’est né « Je méritais une autre mort ». J’ai inventé l’histoire de ce professeur d’histoire qui rencontre une élève de Terminale qui ne veut pas pénétrer dans l’ossuaire de Douamont, car elle prétend qu’en passant devant les tombes, elle entend les morts lui exposer leur vie. Dans ce livre, elle va donc raconter tour à tour la vie et la mort de cinq défunts avec tant de conviction et de détails que mon professeur d’histoire se demandera si elle a réellement un don ou si elle est une formidable affabulatrice.

 

Présentation de « Je méritais une autre mort »

Présentation de « Je méritais une autre mort »

 

 

« A l’heure d’écrire ces quelques lignes, je ne peux que faire le constat implacable que je suis devenu un vieil homme. Et, à un âge où beaucoup de mes semblables deviennent séniles, j’ai la chance d’être encore sain d’esprit. Je tiens à insister sur ce dernier point car je pense que les éventuels lecteurs de ce manuscrit viendront à en douter en parcourant les pages suivantes. Aujourd’hui, alors que l’heure de rejoindre mon tombeau se rapproche inexorablement, je me plais à me remémorer les événements les plus marquants de ma vie écoulée. Je repense notamment à 2014. Si cette année-là résonne d’un écho tout particulier au plus profond de ma vénérable mémoire, c’est qu’en 2014, il m’est arrivé la chose la plus extraordinaire de toute mon existence… »

Ce récit nous plonge dans les souvenirs d’un professeur d’histoire qui, dans sa jeunesse, avait fait la connaissance d’une étrange élève de terminale : celle-ci prétendait posséder le don extraordinaire de faire parler les morts. De tels propos ne pouvaient que prêter à sourire… mais avouons-le, qui n’a jamais rêvé, en déambulant dans les allées d’un cimetière, de découvrir la vie enfouie de certains défunts ? Alors malgré ces réticences, le jeune enseignant va se laisser peu à peu entraîner par la voix envoutante de cette mystérieuse lycéenne, se laisser emporter au plus profond de certains tombeaux pour y découvrir des secrets qu’on croyait à jamais disparus…

Avec ces cinq nouvelles, Grégory Laignel emmène ses lecteurs tour à tour dans la nécropole nationale de Douaumont, au cimetière militaire canadien de Cinthaux et dans le cimetière protestant de Caen, révélant le portrait psychologique et la destinée tragique de cinq hommes ou femmes reposant depuis des décennies au fond de leurs tombes. L’auteur nous manipule habilement, jusqu’au coup de théâtre final.

Feuilletez « À la Folie »

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PROLOGUE :

 Automne 1986.

            Dans l’Orne, sur les hauteurs du village de Crouttes, se trouve un peu à l’écart du bourg, une jolie petite maison blanche à colombages. Ce bijou de l’architecture augeronne repose dans un modeste verger qui lui sert d’écrin. Perché à flanc de colline, cette maison surplombe fièrement le vallon et le versant opposé. Elle contemple de son unique présence une grande mosaïque d’herbages pentus, ceinturés par des haies verdoyantes, foulés avec nonchalance par quelques vaches. Elle domine également l’ancien prieuré Saint-Michel, dont les imposants bâtiments bénédictins trônant majestueusement au milieu d’une vaste prairie sont les uniques traces d’une prospérité révolue.

Les gens du coin étaient unanimes : c’est de cette maison qu’il y avait le plus formidable panorama, et ils se disaient en haussant les épaules que c’était bien dommage que personne n’en profite jamais, notamment à la belle saison. Ses volets clos durant près de sept mois continus fermaient les yeux devant ce splendide paysage champêtre. La cheminée en brique d’où aucune fumée ne s’échappait indiquait aux riverains que la vieille bâtisse était souvent désertée.

Elle n’était pourtant pas abandonnée. Elle appartenait depuis quelques années à trois horsains, trois amis indéfectibles, des hommes dont l’amitié s’était peu à peu forgée au cours des épreuves subies côte à côte. En pleine tourmente de la guerre, malgré leur jeune âge, ils avaient rejoint le même maquis de résistance dans le secteur de Flers, ils y avaient connu la même vie clandestine, le même apprentissage des armes à feu, les mêmes angoisses à l’approche d’un convoi d’uniformes vert-de-gris. En août 1944, l’année de leurs vingt ans, à peine libérés, ils s’étaient engagés spontanément dans la 2e DB du général Leclerc qui poursuivait sa route vers l’est pour chasser de France les dernières troupes allemandes. Une fois la guerre finie, les trois hommes avaient suivi des carrières professionnelles différentes et ils s’étaient établis dans divers endroits de Normandie, sans jamais perdre contact.

Le plus replet et le plus débonnaire des trois se nommait Jacques Chevallier. Un Caennais pur souche, un citadin indécrottable qui avait fait carrière à la SMN[1] de Colombelles en tant qu’ingénieur. C’était un travailleur tranquille et efficace, apprécié de ses collaborateurs, un pilier de la C.G.T. locale. Il n’avait connu qu’un véritable drame dans son existence : la perte précoce de sa jeune épouse, au début des années 1950. Depuis son enfance, elle avait toujours été de santé fragile. Aujourd’hui, les médecins auraient diagnostiqué une cardiopathie congénitale avec cyanose mais à l’époque, on parlait pudiquement de maladie bleue. Les docteurs avaient deviné qu’il s’agissait d’un problème cardiaque sans réellement être en mesure de la soulager et encore moins de la guérir. Jacques disait souvent qu’elle s’était éteinte un soir, à bout de souffle. Très amoureux de sa femme, il n’avait pas envisagé un seul instant de refaire sa vie.

Le plus grand des trois hommes, le plus maigre aussi, se nommait Pierre Langlois. « Le commandant Langlois » comme il aimait s’appeler parfois pour taquiner ses camarades en faisant mine de se donner de l’importance. Il avait été un Gaulliste de la première heure. Son engagement au sein de la 2e DB avait dû lui conférer le goût de l’uniforme et de la discipline puisqu’une fois son service terminé, il avait poursuivi sa carrière dans la gendarmerie, principalement dans le Cotentin. Militaire zélé et pointilleux, il avait gravi un à un les échelons de la maréchaussée jusqu’à se hisser au grade prestigieux de commandant de gendarmerie. C’était un homme loyal, très franc, parfois abrupt dans ces propos et il faut reconnaitre qu’il pouvait être déroutant pour tout interlocuteur ne le connaissant pas suffisamment. Pierre Langlois était veuf depuis le début de l’année 1971. Un soir d’hiver, sur une route départementale, un chauffard trop ivre pour marquer le stop mit brusquement fin à vingt-trois ans de mariage. Comme son ami, il ne s’était jamais remarié.

Le troisième homme, qui semblait le plus posé et le plus réfléchi, était un juge d’instruction à la retraite, un ancien membre de la S.F.I.O. De l’avis général, notamment de ses collègues du tribunal d’Argentan, Paul Tournebride avait été un magistrat consciencieux et méthodique. Beaucoup estimaient que cela avait été un gâchis qu’un juge aussi compétent et sérieux ait végété toute sa vie dans cette modeste juridiction, sans demander de mutation dans un palais de justice plus important ou plus prestigieux. Cependant Tournebride n’avait jamais été un carriériste, il s’était contenté de faire son travail efficacement et méticuleusement, toujours à la recherche de la vérité, ne comptant jamais ses heures passées au bureau ou sur le terrain. Son métier avait été si chronophage, qu’un matin, sa femme excédée avait fait ses valises pour fuir le domicile conjugal. Ce fut seulement le jour où ils signèrent l’acte de divorce que Paul avait appris qu’elle avait refait sa vie avec un avocat de Caen.

Ce qui unissait aujourd’hui ces trois sexagénaires aux caractères et aux parcours si différents, c’était l’amour, ou pour être plus exact la passion, de la chasse. Rien d’autre n’avait plus de valeur à leurs yeux. Ils adoraient chasser, traquer le gibier pendant des heures sous n’importe quel temps. En atteignant un âge vénérable, beaucoup d’hommes ont besoin d’une foule de remèdes ou d’une cure thermale pour tenter de retrouver une seconde jeunesse. Pour eux, la seule vraie source de jouvence était l’exercice cynégétique[2]. Un fusil en main, la gibecière sur le côté, lancés sur la piste d’un animal, ces trois hommes oubliaient bien vite leurs rhumatismes, leurs doigts endurcis par l’arthrose ou même leurs prostates capricieuses. Dès qu’ils étaient sur la voie[3] du gibier, ils étaient aussi excités que leurs chiens. Et dans ces moments-là, il n’est pas exagéré de dire que même des trentenaires dans la force de l’âge étaient en mal de les suivre.

C’est pour cette raison que quelques années avant leur retraite, les trois amis s’étaient mis d’accord pour acheter en commun cette maison à Crouttes. Même un citadin endurci comme Chevallier, même cette fleur de pavé, avait signé l’acte d’achat avec plaisir à l’idée des mémorables parties de chasse qu’il pourrait faire dans cette région giboyeuse. Certains hommes, atteints du démon de midi[4], deviennent propriétaires de garçonnière pour y rabattre les demoiselles qu’ils avaient levées. Nos trois sexagénaires avaient d’autres envies, d’autres appétits. Pas de garçonnière pour eux, juste un repère au cœur d’un vaste terrain de chasse. Ils traquaient les sangliers et les chevreuils dans les bois au-dessus du lieu-dit de La Haiemet, ils tiraient la perdrix et la bécasse dans les environs de L’Hôtellerie Faroult, ils chassaient le lièvre et le garenne dans les prés de la Butte ou du Parc Damoiseau

Avec la liberté que leur permettait leur nouvelle retraite, ils séjournaient cinq mois de suite dans leur résidence secondaire arrivant en septembre, à l’ouverture de la chasse, et ne la quittant qu’en février, à la fermeture. Chaque année, ils étaient de plus en plus impatients que le printemps et l’été s’achèvent pour revenir à la belle saison… de chasse. Ce n’était même plus une passion, c’était leur religion.

Chaque soir, après avoir passé la journée à courir la campagne sur la trace du gibier, venait le temps si apprécié des agapes. Ils s’attablaient avec plaisir pour dévorer les fruits de leur chasse. Ils s’étaient arrangés avec madame Montreuil, la restauratrice de L’Hôtellerie Faroult, pour lui apporter, s’ils ne rentraient pas bredouilles, tout le gibier tiré, et en échange, elle leur mitonnait de bons petits plats qui ravivaient leurs papilles. Arrosé de vin ou de cidre, ils dégustaient des cuissots de chevreuil à la sauce chasseur, des civets de lièvre aux petites girolles, des rôtis de sanglier à la sauce grand veneur, des brochettes de caille et de marrons, des potées de pigeon aux choux, des faisans au vin avec une fricassée de petits pois et d’échalotes. Ils mangeaient bruyamment en se remémorant les péripéties de leurs journées, parfois en se moquant de celui d’entre eux qui avait raté sa cible.

En guise de dessert, ils fourbissaient leurs fusils pour le lendemain et ils soignaient leurs chiens. Ils se mettaient d’accord sur le gibier qu’ils essaieraient de tirer le lendemain, choisissant avec soin les cartouches adéquats ou échafaudant diverses tactiques. On aurait dit une veillée d’armes entre soldats avant une bataille. Ils ne finissaient jamais la soirée sans s’affaler dans leurs vieux fauteuils en cuir, face à la cheminée, leurs chiens ronflant à leurs pieds.

Là, devant la chaleur du feu, ils aimaient se raconter toutes sortes d’histoires. C’était, après la chasse, leur seconde grande passion.

Il faut avouer que ces trois-là étaient des conteurs hors-pair.

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Ce soir de novembre, ils restaient tranquillement devant la cheminée, l’esprit et la langue en repos. Seuls leurs estomacs étaient en activité, digérant lentement la quantité impressionnante de nourriture qu’ils avaient ingurgitée. Ils regardaient silencieux les longues flammes onduler dans l’âtre, telles des danseuses luminescentes et fantasmagoriques se tortillant en tout sens autour d’une bûche, jetant de grandes ombres agitées sur les murs de la maison.

C’est Paul Tournebride qui brisa ce silence de recueillement en faisant entendre sa voix forte, ce qui fit tressaillir ses camarades :

– Tiens, tant que j’y pense. J’ai un truc à vous raconter.

– Quoi donc ?

– Vous souvenez-vous de Berthier qui servait avec nous au sein de la 2e DB ? Un sous-lieutenant qui avait failli se faire descendre à la fin de la guerre, du côté du Berchtesgaden près du petit bois.

– Pour sûr que je m’en souviens. Un sacré gaillard, dur au mal mais aussi un bon vivant, un foutu viveur, ajouta Langlois l’œil malicieux comme s’il se remémorait soudainement quelques événements croustillants enterrés au fond de sa mémoire.

– Ce que je me rappelle surtout, renchérit Chevallier, c’est qu’à trente ans bien tassés, il avait un succès fou avec toutes les filles que l’on croisait. Et nous, les petits jeunots de vingt ans, cela nous faisait bien râler. Elles n’avaient d’yeux que pour lui.

– Vos mémoires ne vous trompent pas, c’est bien de lui que je vous parle, poursuivit l’ancien juge. Après la guerre, il s’était marié avec une fille du Mans, de vingt ans sa cadette, une belle fille brune, plutôt timide.

– Oui, je ne sais plus par qui, mais j’avais eu vent de ça, intervint le gendarme en se frottant le menton avec nonchalance. Il s’était installé à Alençon, je crois. Et à ce qu’on m’a dit, il plaisait toujours autant à la gent féminine, au grand dam de sa tendre et jeune épouse. Il ne se gênait pas pour la cocufier sans vergogne.

– Ah, ça, le Berthier, il n’allait pas changer du jour au lendemain. Autant qu’il est dans la nature d’un oiseau de virevolter dans les cieux, autant il était dans la nature de Berthier de folâtrer dans tous les jupons. Et ça, personne n’y pouvait rien. C’était dans l’ordre des choses, conclut Tournebride en esquissant un léger sourire.

– Mais pourquoi est-ce que tu nous en parles ce soir ? questionna Chevallier intrigué.

– Pour la simple raison qu’au mois d’août dernier, je suis allé lui rendre une petite visite de courtoisie, dans sa maison d’Alençon dans la rue du Val Noble. Le pauvre Berthier n’était plus que l’ombre de lui-même. Six mois auparavant, une attaque l’avait foudroyé. Depuis ce drame, il est paralysé et reste cloué dans son lit ou végète dans son fauteuil.

– Dieu nous préserve d’une telle fin ! coupa Chevallier en se signant à la va-vite. Cela doit être terrible.

– Pour lui, ce n’est pourtant pas le plus terrible à vivre. Le plus dur à supporter, c’est le comportement de son épouse.

– Comment ça ?

– Il m’a raconté, les yeux mouillants, presque pleurnichant comme le ferait un môme à qui on a cassé un jouet, que sa femme profite de son infirmité pour se venger de tout ce qu’elle a subi par sa faute depuis leur mariage. Il prétend que régulièrement, le soir, elle laisse entrer de jeunes hommes dans la pièce voisine, attenante à celle de sa chambre, et que là elle se livre à la débauche. Cloué dans son lit, le malheureux ne peut qu’entendre les souffrances du sommier agité par leurs ébats, il ne peut qu’entendre, sans y mettre un terme, les soupirs langoureux des amants ou leurs cris de jouissance. Et pour couronner le tout, le lendemain matin, en lui apportant son petit-déjeuner, elle prend un malin plaisir à venir s’asseoir au bord de son lit pour lui relater par le menu sa soirée d’orgie. Elle lui raconte tous les plaisirs procurés par ses vigoureux gigolos, sans omettre aucun détail croustillant.

– La salope ! coupa Pierre Langlois révolté par ce qu’on lui disait.

– Allons, tu n’es pas objectif, mon commandant. A l’annonce des joyeuses turpitudes de notre ami Berthier, je ne t’ai pas entendu lui donner le sobriquet de salaud. Pourtant ce n’était pas un parangon de fidélité. Il ne risquait pas d’être décoré un jour de l’ordre du mérite conjugal.

– Peut-être ! Mais que cette fille profite du fait qu’il soit diminué, je trouve cela dégueulasse.

– Il a sans doute profité, lui, à sa belle époque, de la naïveté, de la confiance ou de la docilité de sa jeune épouse. Pour ma part, elle ne me semble pas plus répréhensible que lui.

– Belle moralité pour un ancien juge ! persifla Langlois. On voit bien le laxisme des socialistes !

– Mes convictions politiques n’entrent nullement en jeu pour ce genre de réflexions, répliqua Tournebride sans broncher. Comme je le faisais lorsque j’étais encore magistrat, j’essaye juste, le plus objectivement possible, de comprendre la situation et les motivations de chaque personne. Imagine un instant cette femme qui, sa vie durant, a vécu avec un mari coureur de jupons, un homme qui n’a jamais cessé de la tromper. Et tout à coup, ce viveur ne peut plus vivre comme il le faisait. Il est diminué, grabataire, sans force… Sans doute que le charme de son mari, son charisme ou la peur, sait-on jamais, de son mari, tout ce qui maintenait enfermé la colère et la rancune de cette femme s’est effondré comme un château de cartes. Elle s’est soudain sentie libre, sans plus aucune entrave. Elle a réalisé qu’elle pouvait enfin se venger de la conduite adultérine de son mari. Elle n’a fait en somme que lui rendre la monnaie de sa pièce. Elle règle ses comptes, si tu préfères,… sans oublier de lui faire payer les intérêts ! Et il faut croire qu’il avait un gros passif, notre ami Berthier.

– Et tu vas conclure qu’il a été puni par où il a péché !

– Pourquoi pas ? lâcha Tournebride en riant. Mais je n’avais pas prévu d’ajouter une moralité à cette triste affaire. Je voulais juste vous conter cette histoire. Elle m’avait tellement sidéré lorsque Berthier s’était confié à moi. C’est fou de penser que son épouse a été capable d’attendre patiemment autant d’années l’occasion pour se venger de la plus cruelle manière.

– S’il fallait affubler ton histoire d’une moralité ou d’une maxime, je pencherai pour « N’oublions pas que la vengeance est un plat qui se mange froid ! » renchérit Langlois en souriant, satisfait de sa trouvaille.

– Bien dit, commandant ! lâcha Chevallier. Et je pense pour ma part que lorsqu’il s’agit d’amour, ce plat peut vite devenir très amer, voire empoisonné… Par mon expérience et par mes lectures, je suis arrivé à la conclusion que de toutes les vengeances mises à exécution, les plus terribles sont celles nées d’un amour trahi !

– Tu n’as pas tort ! poursuit Tournebride d’une voix exagérément grave, peut-être pour signifier qu’en tant qu’ancien magistrat, son avis valait parole d’évangile pour ce type d’affaire. De toutes les vengeances qu’il me fut amenées à traiter, celles liées à l’amour étaient plus violentes et plus ravageuses que celles dues à la convoitise, aux jalousies professionnelles ou aux querelles de voisinage. D’ailleurs ce genre d’affaire fait les choux gras d’une certaine presse. Les journalistes en mal de sensation, tout comme le commun des mortels, sont toujours avides de suivre des procès de crimes passionnels. Ce sont les affaires les plus intéressantes, voire les plus passionnantes, puisqu’elles nous renvoient à nos propres faiblesses.

Le silence se fit soudain dans la pièce comme si les deux hommes se laissaient le temps de méditer les paroles de leur ami. Un silence profond et un peu inattendu durant ces soirées de veillées. A tel point que l’épagneul breton se réveilla et leva le bout de son museau, sans doute un peu surpris de ne plus entendre un flot de paroles bercer son sommeil. Il ne tarda pas à se rendormir en entendant de nouveau la voix forte de Chevallier :

– Je partage ton point de vue, Paul. L’amour déçu entre deux êtres peut-être source des plus cruelles vengeances. Je connais d’ailleurs une histoire édifiante qui pourrait magnifiquement illustrer ton propos. Si vous êtes d’accord, mes amis, je me sens d’humeur ce soir à vous la conter.

– Avec plaisir, répondit aussitôt l’ancien juge en se calant dans son fauteuil, nous t’écoutons, mon vieux. Après une bonne petite partie de chasse comme cet après-midi, nos corps sont au repos mais nos esprits restent aux aguets. Nous sommes toujours à l’affut d’un bon récit qui pourrait nous divertir.

– Moi aussi, je suis partant, ajouta Langlois. Néanmoins s’il faut veiller tard, je suis d’avis de prendre des munitions pour rester attentif.

Sur ces mots, il ouvrit les portes du buffet et en sortit une volumineuse dame-jeanne en grès, cerclé d’osier tressé. Elle était au trois-quarts pleine d’eau-de-vie.

– Voici le meilleur calvados du coin, précisa le vieux gendarme la mine réjouie. Il vient de chez Raymond Deslandes au Haut-de-Crouttes. Il est fameux, sucré juste ce qu’il faut, assez souple et fruité avec au premier abord un petit parfum de pommes et de noix, et surtout en fond de bouche, un agréable goût de pommes cuites. Vous m’en direz des nouvelles.

Sans perdre de temps, il remplit trois petits verres d’un beau liquide ambré pendant que Jacques Chevallier lança en guise d’introduction :

– Je suis d’autant bien placé pour vous conter cette histoire de vengeance qu’elle concerne mes… parents.

 

Avant de poursuivre son histoire, l’ancien ingénieur prit tranquillement le verre de calvados qu’on venait de lui servir, sans doute voulait-il ainsi maintenir un léger suspense. Il avala d’un coup une bonne rasade comme pour donner un coup de fouet à sa langue et ses cordes vocales qui allaient être mises à contribution, tel des athlètes de fond s’apprêtant à s’élancer pour un marathon oral. Il reposa le verre, racla sa gorge et commença son récit.

[1]  SMN est le nom de la Société métallurgique de Normandie.

[2]  Qui a un rapport à la chasse.

[3]  Tout ce qui désigne le passage du gibier (empreinte de pied, odeur, touffes de poils…)

[4]  Tentations d’ordre sexuel qui assaillent certains hommes vers la cinquantaine.

Origine du roman À la Folie

Origine du roman À la Folie

Ces trois nouvelles sont « venues » par hasard, après avoir vu le film « Fenêtre sur Cour » d’Alfred Hitchcock. Dans ce film, un mari tue son épouse et se débarrasse du corps.

Cette scène n’a pas manqué d’alimenter diverses interrogations entre ma femme et moi : Est-il si facile d’éliminer son conjoint et de faire disparaître le corps ? Et comment peut-on en arriver là ? Comment peut-on se mettre à haïr à ce point l’être qu’on a aimé autrefois pour vouloir le tuer ?

De ces réflexions est né cet ouvrage. J’ai inventé trois histoires de couples, trois histoires d’adultère et donc trois histoires de vengeance où à chaque fois l’un des conjoints va vouloir se débarrasser de l’autre.

Mes trois narrateurs, trois retraités (un juge d’instruction, un commandant de gendarmerie et un contremaître des usines SMN) vont chacun leur tour raconter une histoire de vengeance…

 

Présentation du roman À la Folie

Présentation du roman À la Folie

« Ils s’aiment, se marièrent et eurent beaucoup d’enfants. » C’est ainsi que s’achèvent la plupart des contes de notre enfance mais dans la réalité les histoires d’amour ne se terminent pas toujours de façon aussi idyllique. C’est le constat amer que font trois sexagénaires réunis lors d’une veillée au coin du feu, « que les êtres qui se sont follement aimés peuvent en venir à se haïr et à s’entredéchirer sans aucune pitié ». Tour à tour, les trois hommes vont prendre la parole et conter l’histoire d’un couple brisé par l’adultère. Dans leurs récits, ils vont raconter la manière dont l’être trahi va élaborer minutieusement sa vengeance, mettant tout en œuvre pour punir le conjoint fautif, et le punir au prix fort…

 

 

Grégory Laignel nous livre trois histoires de vengeance particulièrement inventives – qu’elles se déroulent à Caen durant la Grande Guerre, dans le village ornais de Boucé dans les années 1940 ou dans la Manche au sein du château de Sébeville. Vous découvrirez comment des êtres aimants peuvent se muer en personnes machiavéliques pour se venger d’une trahison amoureuse.

À n’en pas douter, après avoir refermé cet ouvrage, vous ne regarderez plus votre conjoint de la même manière…

Feuilletez « pris au piège »

Feuilletez « pris au piège »

La journée du 17 août 1944

 

Carte du champ de bataille le 17 août 1944 (carte réalisée par Stéphane Jonot, directeur du mémorial de Montormel, 20123)

Pas de repos pour l’artillerie à la fin de la journée du 16 août et les tirs ne vont pas cesser non plus de toute la nuit. Jacqueline Buet note dans son journal : « Nuit encore plus terrible. Je suis couché entre papa et maman. Tout à coup une détonation formidable se fait entendre tout près ; maman se lève d’un bond. « C’est tombé sur eux » dit-elle. Elle court dans l’autre chambre [où dormaient ses autres enfants]. Il n’y a rien. Le matin, nous voyons un gros morceau de pierre d’enlevé tout à côté du volet. Nous avons eu bien peur. La bataille fait rage. Quelques fois un char saute et nous entendons le crépitement des balles qui sautent. Constamment des fumées s’élèvent au-dessus de la forêt ou sur la route du Bourg-Saint-Léonard ainsi que sur Chambois même.[1] »

Le village est soumis à un nouveau tir d’artillerie. C’est au tour de l’école de Chambois d’être touchée.[2] Il avait été décidé d’enterrer Fernand Diavet décédé deux jours auparavant mais le déluge d’obus est trop violent pour se risquer jusqu’au cimetière. On se résout à enterrer le vieil homme dans son jardin. L’absence de l’abbé Jamet, réfugié à la ferme d’Hennecourt, complique la situation. Qu’à cela ne tienne, le sacristain, Louis Pellerin [47 ans], prend les choses en main. Il veut donner des funérailles décentes à son ami : « On ne va pas l’enterrer comme un chien ! » avait-il dit. Louis est descendu sous la mitraille jusqu’à l’église chercher sa croix, le goupillon, son surplis et a remonté tout le patelin. Là, au-dessus de la fosse où reposait le corps, il a pris le temps de réciter la prière des morts alors que les tirs se faisaient entendre, plus menaçants que jamais. Le maire, inquiet du danger, lança au sacristain : « Abrège, Louis ! Va plus vite ! » Louis Pellerin ne se démonta pas. Il rétorqua : « Monsieur Boulais, il faut ce qu’il faut ! » et il poursuivit sa bénédiction jusqu’au bout.[3]

L’étau des Alliés se resserre inexorablement sur les troupes allemandes qui se débandent. L’artillerie canadienne entre dans la danse à son tour, accompagnant de leurs salves la mélodie détonante des canons américains. A Bailleul, le feu allié ne laisse aucun répit à l’Ennemi, ni aux civils coincés dans le village : « L’artillerie alliée accentue la cadence de son tir et c’est de toutes les directions que viennent maintenant les obus. Jusqu’ici, c’était de nuit seulement que passaient les colonnes. Dorénavant, elles s’y montrent en plein jour. Le sauve-qui-peut augmente de densité et d’allure. Dès qu’un avion se montre, tous les hommes descendent et se plaquent aux murailles ; à travers champs se tirent des soldats à pied, beaucoup ont un vélo, volé, naturellement. Chacun de nous s’est blotti dans son abri et les ennemis ont toute latitude pour fouiller les maisons. […] Trois déserteurs, un Turc, un Autrichien et un Russe, se cachent dans la cave du presbytère ; notre bon curé assure leur subsistance.[4] »

Le reflux est général. A l’est, les Allemands ont dû abandonner définitivement Exmes et ont de grandes difficultés à repousser les assauts américains sur le Bourg-Saint-Léonard.

La famille Gondouin pensait être à l’abri à Villebadin chez Georges Guerrier (33 ans). Pourtant à 5h du matin, des Allemands font irruption dans la ferme. Un gradé, un SS de 35 ans aux bottes luisantes, ordonne, dans un excellent français : « De l’eau pour mes hommes, du cidre pour mon état-major ! » Messieurs Guerrier et Gondouin estiment plus prudents de quitter la ferme. Ils savent qu’un attroupement d’Allemands attire les obus alliés aussi sûrement qu’un bout de métal attire un aimant. Georges Guerrier charge un tombereau de couvertures et d’affaires. Il a été décidé de partir en direction d’Exmes. Mais les chefs allemands refusent, ne voulant pas qu’ils rejoignent les lignes alliées. Ils vont les refouler sur Fel. Sur le plateau de Fel, non loin de la ferme du Gué, un avion surgit. Il a repéré le tombereau et le mitraille. Tout le monde se précipite le long d’une haie, laissant la jument partir avec le tombereau et son poulain. L’avion fait un deuxième passage, bat des ailes et disparaît. Remis de leur émotion, les deux familles reprennent leur chemin et dépassent le bois de la Garenne, rempli d’Allemands avec des véhicules, des petits canons et un canon antiaérien bien camouflé en lisière de forêt. Devant l’église de Fel, Pierre Gondouin croise deux vieilles femmes, madame Lenoir et sa sœur, complètement désorientées, avec leurs cabas. Il les emmène avec lui. Toute la troupe ira se réfugier au Logis du Haut-Fel. De cet endroit, ils peuvent entendre les explosions dans le lointain.[5] Gérard Gondouin nous le raconte : « Dans l’après-midi du 17 août, je me promenais autour de notre refuge, j’entendais des bruits d’obus entre le Bourg-Saint-Léonard et Silly en Gouffern. Sur la route devant le château d’eau de Fel, l’idée m’est venue de grimper dans le poteau en ciment pourvu de trous. Le spectacle était hallucinant et violent. Des véhicules allemands avec des chevaux sortaient de la Forêt, une boule de feu, de la fumée, l’ensemble était détruit. Cela faisait peut-être un quart d’heure que j’étais en haut de ce poteau que j’entendis les balles siffler et un support de verre a éclaté. J’ai descendu rapidement et j’ai sauté les trois derniers mètres. Je suis rentré raconter mon aventure, mon père ne m’a pas félicité ![6] »

Pris au piège entre la route Argentan-Trun à l’ouest et la route du Bourg-Saint-Léonard à Chambois à l’est, les Allemands arrivent de plus en plus nombreux à Tournai-sur-Dives. Un flot grossissant de soldats et d’engins vient s’y échouer, avant de tenter de fuir vers Coudehard ou vers Chambois. L’abbé Launay fut témoin de ces moments : « Deux États-majors sont maintenant dans la commune, ils s’affairent autour des cartes, se regardent anxieux, font tous le même geste, décrivent avec l’index de la main droite un cercle dans le creux de leur main gauche et déclarent : « Tommies, Tommies ! » Les Tigres se sont mis en position, prêts à vomir sur la forêt, mais l’Allemand en homme prudent se tait. Seuls les Alliés tirent sans arrêt, assez rarement sur le village, leur objectif est toujours la route de Trun-Chambois, où filent à toute allure sur deux ou trois rangs de front, les voitures en retraite. L’arrosage est si copieux que bientôt certains emprunteront le vicinal, Trun-Tournai-Chambois, qu’ils supposent plus sûr ; mais alors le nombre des soldats et des véhicules s’en va grossissant d’heure en heure ; notre village est devenu le lieu de ralliement de l’armée en déroute.[7] »

Buste de l’abbé Launay sculpté par Théo Jarry. Il est situé à Tournai sur Dives sur la place de la mairie. (Photographie G. Laignel, 2013)

Dans la ferme de Marius Godet au lieudit de Montmilcent, la jeune Paulette et ses parents ne savent plus où s’abriter à cause de ces soldats qui investissent tout le village : « Madame Godet nous avait fait cuire un poulet et fait une purée. Vers 11 heures, un état-major s’installa dans la ferme, nous évinça et se régala de notre repas. [Les Allemands] voulurent garder Raymonde Gérard, fille de mon institutrice. Elle était bien faite, avait dix-huit ans. Son père eut une altercation avec l’occupant quand tout à coup arriva un chef, avec une grande casquette portant l’uniforme S.S. Il demanda les raisons de ces éclats de voix. Un soldat le renseigna. Il salua monsieur Guérard, fille de mon institutrice, et Raymonde et fit des excuses. Nous rejoignîmes notre tranchée. Mon père s’aperçut que les occupants avaient installé quelques pièces d’artillerie, des canons petits modèles et orgues de Staline : « Il faut impérativement déguerpir ! » Nous voilà repartis errer dans Tournay sous des obus qui se rapprochaient. Les rues étaient déjà très encombrées de cadavres, d’hommes, de chevaux et de matériel inutilisable. De nouveau dans Tournay, en quête d’un nouvel abri, à la sortie du bourg, maman s’aperçut que Jacqueline et France n’étaient plus là. Papa ira à leur recherche et les retrouvera avec monsieur Rocher qui tentait de les rassurer. On ne trouva pas d’abri et les hommes décidèrent de passer la nuit dans la « rue Cavée », un chemin vicinal étroit et très encaissé. Les Allemands commençaient à reculer et allaient vers Chambois avec leurs chars, matériels, chariots à chevaux, empruntant eux aussi ledit chemin. Nous nous réfugions le long du talus pour n’être pas écrasés. Que la nuit fut longue ! Les obus passaient au-dessus de nos têtes, incandescents et sifflant. La nuit était illuminée par des fusées.[8] »

Jacques Catherine, réfugié à Tournai dans une maison libre au carrefour du domaine du Mesnil, est lui-aussi témoin de la retraite allemande : « Nous assisterons derrière les rideaux de la fenêtre au passage de l’armée allemande qui se dirige vers Chambois, pas plus vite que des roulottes foraines avec des inévitables arrêts de quelques secondes et puis, ça repart aussitôt et on remarque dans cet interminable convoi des roulantes, ce qui ne laisse aucun doute sur l’évolution des événements. Et puis aussi des jeunes SS, l’arme au poing qui trottinent inlassablement et se font dépasser par les camions chargés à ras bord, d’un butin pillé dans les villes ou villages abandonnés de leurs habitants.[9] »

La poche se rétrécit d’heure en heure. Au nord-ouest, l’armée canadienne n’est pas encore visible, mais elle vient de s’emparer de Falaise et quelques unités sont proches de Louvières. Les habitants de Trun se mettent à espérer une libération imminente : « De 7 heures à 10 heures, recrudescence du tir. Mais du champ de courses on perçoit le tac-tac des mitrailleuses… ce sont eux ! Et cette opinion semble confirmée par de formidables explosions : à l’école de filles, route de Vimoutiers, les Allemands détruisent leur dépôt de munitions. De vives lueurs dominent Trun. La nuit venue, des fusées éclairent la plaine de Villedieu à Tournai, les Alliés fouillent le terrain.[10] »

La libération de Trun se fera le 18 août.

Plaque commémorative de la Libération de Trun par la 4e DB canadienne, apposée sur le monument aux morts de la commune.                     (Photographie G. Laignel, 2013)

Véhicules allemands, dont un lynx (char léger de reconnaissance) et un engin chenillé portant un nebelwerfer,  qui furent abandonnés sur le champ de bataille. Ils ont été ensuite regroupés dans le parc de Saint-Lambert. (Collection mémorial de Montormel)

[1]    Journal de Jacqueline Buet.

[2]    Journal de Fernand Boulais.

[3]    Témoignage de Pierre Billaux aux veillées de 2004.

[4]    Maurice Dornois, A Bailleul, l’avant-dernier tableau de la débâcle allemande, page 117-118, dans La bataille de Normandie au Pays d’Argentan.

[5]    Témoignage de Gérard Gondouin.

[6]   Journal de Gérard Gondouin, Août 1944. La guerre vécue par un adolescent.

[7]    Abbé Launay, Tournai-sur-Dive. Ici l’armée allemande capitula, page 235-236, dans La bataille de Normandie au Pays d’Argentan.

[8]    Journal de Paulette Mesnager, La guerre vécue par une adolescente à Tournai-sur-Dives du 13 au 22 août.

[9]    Témoignage de Jacques Catherine (Archives du Mémorial de Caen. TE 45). La date n’est pas précisée, vraisemblablement le 16 ou 17 août.

[10]  Xavier Rousseau, Trun, page 193, dans La bataille de Normandie au Pays d’Argentan.

Présentation du livre sur la bataille de Chambois

Présentation du livre sur la bataille de Chambois

« L’artillerie alliée intensifie son tir et moins que jamais épargne le village. Nous passons une nuit d’épouvante et nous redoutons le jour qui va venir. Dans nos abris, on regorge de blessés, on ampute, on taille dans des plaies verdâtres, dont l’odeur révèle la gravité. On vit avec ces moribonds, sans nourriture et sans sommeil, dans la puanteur et les ténèbres, dans les cris des uns et les soupirs des autres. Impossible de sortir, les pieds pataugent dans du sang et d’autres choses aussi… On supporte tout, même d’être bousculé par l’Allemand qui pourrait nous chasser, car au dehors, c’est la mort certaine. On attend, le cœur, sans cesse partagé entre l’espoir de survivre à une telle hécatombe et la conviction d’y rester. » (abbé Launay)

La poche de Chambois fut le théâtre d’affrontements violents mettant fin à la bataille de Normandie. En août 1944, les troupes alliées ont procédé à un gigantesque encerclement de l’armée ennemie qui eut pour conséquence l’anéantissement d’une partie des forces allemandes engagées sur le sol normand. L’auteur évoque surtout le sort des milliers de civils coincés dans cette nasse, au milieu des Allemands en pleine déroute.

En s’appuyant sur une cinquantaine de témoignages, oraux et écrits, Grégory Laignel plonge ses lecteurs au cœur de la bataille comme s’ils y étaient. Ce livre est richement illustré de plus de 150 photographies et cartes parfois inédites.

Origine du livre sur Chambois

Origine du livre sur Chambois

Enfant, j’ai passé une partie de mes vacances dans l’Orne, à Chambois, chez mes grands-parents, Jacqueline et René Hoyeau. A cette époque, j’ai eu maintes occasions de parcourir la vallée de la Dives dans le sillage de mon grand-père, découvrant des lieux aux noms mystérieux et inquiétants, « Le Trou du Diable » ou « Le Couloir de la Mort. » C’étaient des endroits, me disait-il, où on s’était battu, où il y avait eu la guerre… La guerre… Quel sens pouvais-je donner à un tel mot à un âge si jeune, si tendre ? Les éclats tordus, les douilles, les ressorts qu’il me dénichait au gué de Moissy, au bois de la Garenne ou au Douit-Morin aiguisaient certes ma curiosité, sans pour autant me faire réaliser ce qu’il s’était réellement passé sur ces terres près de quarante ans auparavant. Néanmoins j’aimais l’entendre raconter ses histoires sur un temps ancien, plus ou moins lointain à mes yeux.

L’enfant que j’étais a grandi, tout comme mon intérêt pour le passé. Et c’est presque naturellement que j’ai suivi des études d’histoire à l’université de Caen. Le hasard a voulu qu’en première année de Deug, en 1996, pour la valeur HI-211 sur la Seconde Guerre mondiale, Jean Quellien et Michel Boivin aient demandé à tous leurs étudiants de réaliser un petit mémoire sur un village ou une ville de Basse-Normandie durant le conflit. Mon sujet ne fut pas long à déterminer. J’avais décidé de redonner vie aux événements qui s’étaient déroulés le long du Couloir de la Mort, je voulais ressusciter les moments qu’avaient connus les habitants réfugiés au Trou du Diable… Mon modeste mémoire allait traiter des « Civils dans la Poche de Chambois. » Mes grands-parents étaient suffisamment connus dans le village pour me servir de « sésame », pour me faire ouvrir les portes de Chamboisiens et de Félois ayant vécu ces événements. Joseph Lisowski, Ferdinand Bezard, Raymond Marais, Albert Bourillon, Gaston Onfray, Gérard et Paulette Gondouin eurent la gentillesse de me conter leurs histoires, surprenantes, poignantes, parfois douloureuses… Autant de récits qui m’ont permis de mieux cerner le drame de ces civils coincés au cœur même d’une bataille, sous un déluge de feu et d’acier…

 

Fin 2012, cinq de ces témoins n’étaient plus de ce monde.

A chaque décès, à chaque disparition, c’est une mémoire qui s’évanouit dans le néant, une voix qui s’éteint à jamais. C’est un pan de notre histoire locale qui s’effondre peu à peu… C’est cette mémoire que j’ai voulu sauvegarder. Et c’est ainsi qu’est né ce projet de livre, un projet qui me tenait particulièrement à cœur de retrouver de nombreux témoignages, oraux et écrits, pour faire revivre ce passé en l’étendant aux onze villages de la poche [Aubry-en-Exmes ; Bailleul ; Chambois ; Coudehard ; Fel ; Montormel ; Neauphes-sur-Dives ; Saint-Lambert-sur-Dives ; Tournai-sur-Dives ; Trun ; Villedieu-les-Bailleul].

Il ne s’agissait pas pour moi de faire un énième ouvrage sur la poche de Falaise. Il fut déjà tellement écrit sur la bataille de Chambois, sur le « Chaudron infernal », sur le « Stalingrad de Normandie »… Les enjeux militaires, les stratégies et le matériel des différentes forces en présence, tout cela a déjà été analysé, étudié par Eddy Florentin, Georges Bernage, Jean-Pierre Benamou, Didier Lodieu et tant d’autres… Mon ouvrage n’apporte rien de nouveau sur ces champs de recherche. Ce qui m’intéressait, c’était de faire revivre la bataille, non du côté des soldats, mais des civils… J’ai voulu plonger le lecteur dans l’événement, lui faire comprendre, autant qu’il était possible, comment les civils ont subi ce déchaînement de violence, comment ils se sont abrités, protégés, nourris, entraidés au milieu de la fureur des combats. J’ai voulu expliquer comment les habitants ont pu survivre par la suite dans ce champ de désolation, ce charnier à ciel ouvert, comment ils sont parvenus à reconstruire leurs villages au milieu des ruines et des cadavres.

 

 

 

La Presse parle des Derlines

La Presse parle des Derlines

Journal L’agriculteur Normand, 28 mars 2013.

Journal L’Orne combattante, le 12 février 2012

 

Le Bocage Libre, 06 décembre 2012

Journal Ouest-France, le 28 mai 2015

 

Journal Ouest-France, le 13 décembre 2013

 

Journal Ouest-France, le 28 janvier 2014

Feuilletez les Derlines

Feuilletez les Derlines

CHAPITRE I :

« Au feu, au feu ! Réveillez-vous vite, tout est embrasé ! »

Ce hurlement sinistre, déchirant la nuit paisible, fit brusquement sursauter Étienne.

Tout somnolent, il se redressa péniblement sur sa paillasse. Assis, l’esprit encore embué par le sommeil, il avait du mal à émerger. Il était à la limite entre le songe et la réalité, cet instant flou et désagréable où on ne sait toujours pas si on est réveillé ou si on continue à rêver. Morphée semblait vouloir l’étreindre de nouveau dans ses bras alors que sa conscience ou son instinct lui dictait de se lever.

C’est le piétinement et les cris dans le vieil escalier en bois, menant dans la chambrée où il dormait avec tous les autres journaliers, qui l’extirpèrent définitivement de sa léthargie. La porte du dortoir s’ouvrit violemment et l’air affolé, encore en chemise de nuit, Juliette apparut et brailla : « Vite, sortez ! La maison brûle ! Tout brûle ! » La cuisinière de la ferme avait à peine achevé sa phrase que tous les ouvriers agricoles étaient déjà en train de dévaler l’escalier branlant.

Seul Étienne Lecomte ne bougea pas. Il se contentait d’observer avec curiosité Juliette qui se tenait pétrifiée sur le seuil de la porte. Depuis qu’il avait été engagé comme valet charretier dans cette exploitation, la ravissante cuisinière avait toujours été son rayon de soleil. Il l’avait tout de suite trouvée très belle, comme tous les autres hommes de la ferme d’ailleurs. Lorsque le midi, elle venait apporter la soupe aux manouvriers éreintés par leur labeur, elle faisait oublier un instant les fatigues du corps. Tous, en vidant goulûment leur écuelle, la regardaient aller et venir, sa jupe balayant l’air et la poussière, ses lèvres dessinant un sourire qui réchauffait les cœurs. Aucun ne la quittait des yeux. Rien que par sa présence, elle ranimait les ardeurs, redonnait des forces, ravivait la flamme de leur courage. Étienne pensait que dans ces moments-là, elle était un bel ange blond descendu du ciel pour soutenir ces forçats des champs.

Mais cette nuit, la peur et l’angoisse l’avaient littéralement métamorphosée. Sa longue chevelure dorée que sa coiffe contenait avec peine d’habitude s’était transformée en une masse de fils hirsutes. Ses cheveux blonds qui lui avaient toujours semblé doux comme de la soie étaient devenus du foin. Ses jolis yeux bleus, qui lançaient souvent des œillades et que chaque journalier qui se sentait visé prenait pour argent comptant, n’étaient plus que des billes roulant d’effroi, sortis de leur orbite. Sa douce voix cristalline avait fait place à un aboiement. Sa taille menue gracieusement drapée habituellement dans une jupe de lin n’était plus que grossièrement enveloppée dans une mauvaise chemise qui lui sembla être un sac de toile. Son fin visage immaculé avec deux jolies pommettes légèrement rosées semblait une figure boursouflée et écarlate. Il ne comprenait pas comment un être aussi charmant avait pu muter en une telle créature. Cette fois il en était sûr, il ne rêvait plus mais il ne lui semblait pas concevable non plus qu’il soit dans la réalité, il pensait cauchemarder. C’est un coup dans l’épaule qui le tira de ses réflexions. Il regarda cette sorcière le traîner presque vers la sortie et qui criait : « Mais sors donc, idiot, ou tu vas finir comme un jambon dans son fumoir. Bouge-toi. Tout va brûler. » Il se leva enfin au grand soulagement de la fille et la suivit en courant dans le petit escalier.

C’est en surgissant dans cette cour en effervescence qu’il réalisa soudain l’ampleur du désastre. C’était une scène horrible, digne de certains écrits apocalyptiques. Si le corps des logis dont il venait de sortir était encore épargné par l’incendie, par contre tous les bâtiments agricoles situés au Nord étaient déjà en proie aux flammes. La fournaise était telle qu’elle réchauffait la nuit glacée. Attisé par les rafales de vent, le feu redoublait de vigueur et se propageait avec une rapidité foudroyante aux communs. La petite charterie n’était déjà plus qu’un immense brasier incandescent. Et à chaque souffle, à chaque expiration, ce vent hostile soulevait des brandons qui virevoltaient, voltigeaient dans les airs avant de se poser sur le toit de chaume desséché de l’étable qui s’enflamma à son tour.

Étienne resta bouche bée devant ce spectacle, terrifiant et fascinant à la fois. Il voyait des flammes gigantesques et des nuées d’étincelles s’élever dans les ténèbres, illuminant les alentours, dans un vacarme infernal de crépitement et de craquement. Le pire était sans doute le cri des animaux condamnés dans l’étable en feu. La couverture en flammes s’effondrait sur les malheureuses bêtes sans que personne ne puisse les secourir. Les hennissements et les mugissements étaient méconnaissables. Sous la douleur, les bêtes hurlaient véritablement. Étienne croyait être devant la porte de l’enfer dont parlaient parfois les prêtres durant leur sermon. Ces cris semblaient être les râles des damnés que torturaient Belzebuth et ses démons. Ces flammes qui crépitaient devaient sans doute jaillir des entrailles de la terre où souffraient les pécheurs. Il croyait avoir la Géhenne en face de lui.

Égaré dans ses pensées, il ne prêta aucune attention au personnel de l’exploitation courant inutilement en tout sens pendant que le régisseur en chemise de nuit et pieds nus se lamentait et pleurait devant le sinistre.

Le sauvetage peinait à s’organiser. Les femmes puisaient l’eau du puits et la reversaient, non sans en faire couler la moitié par terre, dans les seaux en bois que tendaient les hommes affolés. Ils ne cessaient de courir vers l’étable et jeter en vain le liquide pour éteindre le feu.

Deux autres avec des haches tentaient de briser la planche qui barrait la porte en flammes. Mais le feu leur chauffait dangereusement le visage et les bras. Dès qu’ils s’approchaient de trop, la chaleur devenait insoutenable, ils étaient obligés de battre en retraite. Ils entendaient impuissants le craquement des poutres calcinées qui tombaient sur les bêtes. Les cris se taisaient les uns après les autres.

Toutes succombaient.

La porte de l’étable s’ouvrit soudain dans un grand fracas d’où jaillit une torche vivante. Elle se mit à galoper désespérément à travers la cour, faisant fuir les sauveteurs sur son passage enflammé. Étienne eut quelques peines à reconnaître la jument avec laquelle il travaillait dans les champs. Sa robe gris-blanc était désormais couleur suie et du liquide suintait des affreuses cloques sanguinolentes qui couvraient son corps. Sa crinière et sa queue n’étaient plus que des flambeaux. A voir cette bête en feu, caracolant en tout sens, illuminant la cour, on aurait dit un de ses toros de fuego qu’on allume parfois sur les places d’Espagne à la nuit tombée, c’est ce qu’on aurait cru si des hennissements déchirants ne trahissaient son horrible supplice. Les flammes grillaient ses crins, rongeaient son cuir, pénétraient les chairs. Le cheval en feu se tordait de douleur, se roulait à terre, ruait, se dressait, bondissait comme s’il luttait contre des ennemis invisibles qui le harcelaient sans répit, qui le dévoraient. Et brusquement, il s’effondra de toute sa masse, terrassé par le feu.

L’animal gisait à terre. Quelques fumées s’échappaient encore de son corps brûlé. Tout le monde resta cloué sur place, muet d’effroi devant ce terrible spectacle tandis que le régisseur mordait son bonnet de nuit de rage.

C’est alors qu’un homme attrapa Étienne par le bras et tout en lui confiant une hache, il lui lança : « Viens nous donner un coup de main, le corps des logis risque aussi de brûler. Il faut stopper la progression du feu. » En effet, les langues de feu qui couraient sur l’étable commençaient à lécher le mur en pierre du bâtiment principal. Deux échelles furent jetées hâtivement sur la couverture du logis. Étienne grimpa à la suite de son compagnon sur l’une d’elles. Arrivés au sommet du bâtiment menacé, ils arrachèrent frénétiquement les ardoises à coups de hache. Lorsqu’un passage fut ouvert dans la couverture, les deux hommes s’engouffrèrent dans le sombre grenier et s’attaquèrent aux chevrons qui commençaient à brûler. Un troisième homme entra à son tour avec un levier et se mit aussi à l’ouvrage. Ils commençaient à être sérieusement incommodés par la fumée qui envahissait la pièce. Elle leur piquait les yeux, brûlait les bronches, les faisait pleurer et tousser. Malgré cette nouvelle épreuve, Étienne frappait avec sa hache de toutes ses forces sans réfléchir. Il cognait fiévreusement. Et il cognait de nouveau avec furie jusqu’à ce qu’un formidable coup de pied aux fesses vienne calmer ses ardeurs. Surpris, il se retourna et vit son coéquipier, dégoulinant de sueur dans cette fournaise, qui lui beuglait presque sous le nez : « Sacrédié, fais un peu attention, bougre de sot, ne coupe pas les poutres-maîtresses sinon tout va s’écrouler sur nous. Regarde-là, tu as entaillé le lien de faîtage, triple buse. Il faut seulement détruire une partie des chevrons pour que le feu ne trouve plus rien à se mettre sous la dent. » Secoué par ces remontrances, il se remit au travail sous l’œil colérique de son compagnon. Pendant ce temps, d’autres sauveteurs arrivèrent sous les combes et jetèrent autant d’eau qu’ils pouvaient sur le mur et les poutres principales pour éviter qu’ils s’enflamment.

Un énorme craquement se fit brusquement entendre, comme un ultime gémissement de douleur. Presque aussitôt le bâtiment dans lequel ils se trouvaient se mit à vibrer, toute la charpente trembla. Tous retinrent leur respiration, stoppèrent leurs gestes, se demandant ce qu’il se passait encore. Ils se voyaient déjà pris au piège dans cette vieille bâtisse, entourés par les flammes, encerclés par la fumée. Certains commençaient à paniquer, à hurler. Ils cherchaient à fuir car ils se figuraient que la couverture allait s’effondrer sur eux ou que le plancher allait s’ouvrir pour les précipiter dans un abîme de feu. L’imagination des hommes devant le danger n’a plus de retenue. Accompagnée par la peur, elle galope, fait perdre tout sens commun. L’instinct de conservation resurgit brutalement des tréfonds de chaque être, rend l’humain plus bestial, fait oublier toute sociabilité, efface les anciennes amitiés, néglige les fraternités. Chacun ne pense plus qu’à sa peau et repousse, bouscule, insulte, frappe tous ceux qui cherchent à échapper avant lui à cet édifice qu’il voit déjà comme son tombeau. A l’inverse des autres, Étienne et son compagnon ne bougeaient pas, ne soufflaient mot, ils étaient comme pétrifiés. Ils attendaient ce qu’ils croyaient être leur mort. Toutefois, plus rien ne remuait, plus rien ne craquait. Il y eut même quelques instants de silence angoissant, comme si Dieu, ou le Diable, pour mieux décider du sort de ces mortels, avait suspendu le cours du temps. C’est alors que le craquement se fit de nouveau entendre. C’était l’étable devenue un énorme brasier qui se pliait, chancelait sur elle-même avant de s’affaisser complètement dans un vacarme assourdissant. D’énormes volutes d’étincelles et de fumées noires s’élevèrent subitement vers le ciel, obligeant les sauveteurs à refluer en désordre pour ne pas être asphyxiés.

Mais malgré ce dernier sursaut, le feu était vaincu. Il consumait encore quelques planches, brûlait quelques carcasses mais faute de nouveaux combustibles, de nouvelles victimes à dévorer, il commençait à perdre de son intensité et ne menaçait plus le haut du corps des logis ainsi que ses occupants. Parmi les décombres de l’étable, le feu n’opposait plus qu’une faible résistance face aux hommes déchaînés. A coups de seaux d’eau, fiévreusement, frénétiquement comme pour exorciser leur peur, ils étaient en train de l’achever. Certains étouffaient les dernières flammes qui couraient encore sur le bois en les frappant avec des couvertures. On vit même un homme en larmes qui écrasait et piétinait rageusement avec ses sabots les derniers tisons. Il ne voulait laisser aucun répit à cet ennemi qui avait provoqué en lui la pire terreur de sa vie. Totalement choqué et sans cesser de sangloter, il semblait courir sur les braises comme un fou furieux pour anéantir les rares flammèches encore animées.

Puis un à un, alors que l’aube pointait à l’horizon, les sauveteurs, éreintés par ce combat nocturne, quittèrent le champ de bataille. Les nerfs à vif, le visage et les bras noircis, ils se laissèrent tomber contre le mur rugueux du corps des logis, miraculeusement indemne.

Le brasier n’étant plus là pour réchauffer ce glacial matin de novembre, ils se mirent à frissonner. Les jambes recroquevillées contre le ventre, les mains placées sous leurs aisselles pour profiter au maximum de leur propre chaleur, ils se laissèrent sombrer dans un sommeil nerveux. Épuisés, ils n’avaient même plus la force de faire le moindre geste. Ils ne voyaient même plus le régisseur qui calculait déjà les pertes de la nuit. Aucun d’entre eux ne s’occupait des deux chiens qui déchiraient avidement le flanc du cadavre calciné de la jument. Ils ne semblaient même pas incommodés par cette odeur âcre et nauséabonde qui flottait autour d’eux et qui en temps ordinaire leur aurait soulevé le cœur. Personne ne faisait attention non plus à cet homme qui errait toujours, hagard et gémissant, parmi les ruines fumantes de l’étable, seulement accompagné de sa folie naissante.