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Catégorie : Mes Livres

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« Ils s’aiment, se marièrent et eurent beaucoup d’enfants. » C’est ainsi que s’achèvent la plupart des contes de notre enfance mais dans la réalité les histoires d’amour ne se terminent pas toujours de façon aussi idyllique. C’est le constat amer que font trois sexagénaires réunis lors d’une veillée au coin du feu, « que les êtres qui se sont follement aimés peuvent en venir à se haïr et à s’entredéchirer sans aucune pitié ». Tour à tour, les trois hommes vont prendre la parole et conter l’histoire d’un couple brisé par l’adultère. Dans leurs récits, ils vont raconter la manière dont l’être trahi va élaborer minutieusement sa vengeance, mettant tout en œuvre pour punir le conjoint fautif, et le punir au prix fort…

 

 

Grégory Laignel nous livre trois histoires de vengeance particulièrement inventives – qu’elles se déroulent à Caen durant la Grande Guerre, dans le village ornais de Boucé dans les années 1940 ou dans la Manche

au sein du château de Sébeville. Vous découvrirez comment des êtres aimants peuvent se muer en personnes machiavéliques pour se venger d’une trahison amoureuse. A n’en pas douter, après avoir refermé cet ouvrage, vous ne regarderez plus votre conjoint de la même manière…

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La journée du 17 août 1944

 

Carte du champ de bataille le 17 août 1944 (carte réalisée par Stéphane Jonot, directeur du mémorial de Montormel, 20123)

Pas de repos pour l’artillerie à la fin de la journée du 16 août et les tirs ne vont pas cesser non plus de toute la nuit. Jacqueline Buet note dans son journal : « Nuit encore plus terrible. Je suis couché entre papa et maman. Tout à coup une détonation formidable se fait entendre tout près ; maman se lève d’un bond. « C’est tombé sur eux » dit-elle. Elle court dans l’autre chambre [où dormaient ses autres enfants]. Il n’y a rien. Le matin, nous voyons un gros morceau de pierre d’enlevé tout à côté du volet. Nous avons eu bien peur. La bataille fait rage. Quelques fois un char saute et nous entendons le crépitement des balles qui sautent. Constamment des fumées s’élèvent au-dessus de la forêt ou sur la route du Bourg-Saint-Léonard ainsi que sur Chambois même.[1] »

Le village est soumis à un nouveau tir d’artillerie. C’est au tour de l’école de Chambois d’être touchée.[2] Il avait été décidé d’enterrer Fernand Diavet décédé deux jours auparavant mais le déluge d’obus est trop violent pour se risquer jusqu’au cimetière. On se résout à enterrer le vieil homme dans son jardin. L’absence de l’abbé Jamet, réfugié à la ferme d’Hennecourt, complique la situation. Qu’à cela ne tienne, le sacristain, Louis Pellerin [47 ans], prend les choses en main. Il veut donner des funérailles décentes à son ami : « On ne va pas l’enterrer comme un chien ! » avait-il dit. Louis est descendu sous la mitraille jusqu’à l’église chercher sa croix, le goupillon, son surplis et a remonté tout le patelin. Là, au-dessus de la fosse où reposait le corps, il a pris le temps de réciter la prière des morts alors que les tirs se faisaient entendre, plus menaçants que jamais. Le maire, inquiet du danger, lança au sacristain : « Abrège, Louis ! Va plus vite ! » Louis Pellerin ne se démonta pas. Il rétorqua : « Monsieur Boulais, il faut ce qu’il faut ! » et il poursuivit sa bénédiction jusqu’au bout.[3]

L’étau des Alliés se resserre inexorablement sur les troupes allemandes qui se débandent. L’artillerie canadienne entre dans la danse à son tour, accompagnant de leurs salves la mélodie détonante des canons américains. A Bailleul, le feu allié ne laisse aucun répit à l’Ennemi, ni aux civils coincés dans le village : « L’artillerie alliée accentue la cadence de son tir et c’est de toutes les directions que viennent maintenant les obus. Jusqu’ici, c’était de nuit seulement que passaient les colonnes. Dorénavant, elles s’y montrent en plein jour. Le sauve-qui-peut augmente de densité et d’allure. Dès qu’un avion se montre, tous les hommes descendent et se plaquent aux murailles ; à travers champs se tirent des soldats à pied, beaucoup ont un vélo, volé, naturellement. Chacun de nous s’est blotti dans son abri et les ennemis ont toute latitude pour fouiller les maisons. […] Trois déserteurs, un Turc, un Autrichien et un Russe, se cachent dans la cave du presbytère ; notre bon curé assure leur subsistance.[4] »

Le reflux est général. A l’est, les Allemands ont dû abandonner définitivement Exmes et ont de grandes difficultés à repousser les assauts américains sur le Bourg-Saint-Léonard.

La famille Gondouin pensait être à l’abri à Villebadin chez Georges Guerrier (33 ans). Pourtant à 5h du matin, des Allemands font irruption dans la ferme. Un gradé, un SS de 35 ans aux bottes luisantes, ordonne, dans un excellent français : « De l’eau pour mes hommes, du cidre pour mon état-major ! » Messieurs Guerrier et Gondouin estiment plus prudents de quitter la ferme. Ils savent qu’un attroupement d’Allemands attire les obus alliés aussi sûrement qu’un bout de métal attire un aimant. Georges Guerrier charge un tombereau de couvertures et d’affaires. Il a été décidé de partir en direction d’Exmes. Mais les chefs allemands refusent, ne voulant pas qu’ils rejoignent les lignes alliées. Ils vont les refouler sur Fel. Sur le plateau de Fel, non loin de la ferme du Gué, un avion surgit. Il a repéré le tombereau et le mitraille. Tout le monde se précipite le long d’une haie, laissant la jument partir avec le tombereau et son poulain. L’avion fait un deuxième passage, bat des ailes et disparaît. Remis de leur émotion, les deux familles reprennent leur chemin et dépassent le bois de la Garenne, rempli d’Allemands avec des véhicules, des petits canons et un canon antiaérien bien camouflé en lisière de forêt. Devant l’église de Fel, Pierre Gondouin croise deux vieilles femmes, madame Lenoir et sa sœur, complètement désorientées, avec leurs cabas. Il les emmène avec lui. Toute la troupe ira se réfugier au Logis du Haut-Fel. De cet endroit, ils peuvent entendre les explosions dans le lointain.[5] Gérard Gondouin nous le raconte : « Dans l’après-midi du 17 août, je me promenais autour de notre refuge, j’entendais des bruits d’obus entre le Bourg-Saint-Léonard et Silly en Gouffern. Sur la route devant le château d’eau de Fel, l’idée m’est venue de grimper dans le poteau en ciment pourvu de trous. Le spectacle était hallucinant et violent. Des véhicules allemands avec des chevaux sortaient de la Forêt, une boule de feu, de la fumée, l’ensemble était détruit. Cela faisait peut-être un quart d’heure que j’étais en haut de ce poteau que j’entendis les balles siffler et un support de verre a éclaté. J’ai descendu rapidement et j’ai sauté les trois derniers mètres. Je suis rentré raconter mon aventure, mon père ne m’a pas félicité ![6] »

Pris au piège entre la route Argentan-Trun à l’ouest et la route du Bourg-Saint-Léonard à Chambois à l’est, les Allemands arrivent de plus en plus nombreux à Tournai-sur-Dives. Un flot grossissant de soldats et d’engins vient s’y échouer, avant de tenter de fuir vers Coudehard ou vers Chambois. L’abbé Launay fut témoin de ces moments : « Deux États-majors sont maintenant dans la commune, ils s’affairent autour des cartes, se regardent anxieux, font tous le même geste, décrivent avec l’index de la main droite un cercle dans le creux de leur main gauche et déclarent : « Tommies, Tommies ! » Les Tigres se sont mis en position, prêts à vomir sur la forêt, mais l’Allemand en homme prudent se tait. Seuls les Alliés tirent sans arrêt, assez rarement sur le village, leur objectif est toujours la route de Trun-Chambois, où filent à toute allure sur deux ou trois rangs de front, les voitures en retraite. L’arrosage est si copieux que bientôt certains emprunteront le vicinal, Trun-Tournai-Chambois, qu’ils supposent plus sûr ; mais alors le nombre des soldats et des véhicules s’en va grossissant d’heure en heure ; notre village est devenu le lieu de ralliement de l’armée en déroute.[7] »

Buste de l’abbé Launay sculpté par Théo Jarry. Il est situé à Tournai sur Dives sur la place de la mairie. (Photographie G. Laignel, 2013)

Dans la ferme de Marius Godet au lieudit de Montmilcent, la jeune Paulette et ses parents ne savent plus où s’abriter à cause de ces soldats qui investissent tout le village : « Madame Godet nous avait fait cuire un poulet et fait une purée. Vers 11 heures, un état-major s’installa dans la ferme, nous évinça et se régala de notre repas. [Les Allemands] voulurent garder Raymonde Gérard, fille de mon institutrice. Elle était bien faite, avait dix-huit ans. Son père eut une altercation avec l’occupant quand tout à coup arriva un chef, avec une grande casquette portant l’uniforme S.S. Il demanda les raisons de ces éclats de voix. Un soldat le renseigna. Il salua monsieur Guérard, fille de mon institutrice, et Raymonde et fit des excuses. Nous rejoignîmes notre tranchée. Mon père s’aperçut que les occupants avaient installé quelques pièces d’artillerie, des canons petits modèles et orgues de Staline : « Il faut impérativement déguerpir ! » Nous voilà repartis errer dans Tournay sous des obus qui se rapprochaient. Les rues étaient déjà très encombrées de cadavres, d’hommes, de chevaux et de matériel inutilisable. De nouveau dans Tournay, en quête d’un nouvel abri, à la sortie du bourg, maman s’aperçut que Jacqueline et France n’étaient plus là. Papa ira à leur recherche et les retrouvera avec monsieur Rocher qui tentait de les rassurer. On ne trouva pas d’abri et les hommes décidèrent de passer la nuit dans la « rue Cavée », un chemin vicinal étroit et très encaissé. Les Allemands commençaient à reculer et allaient vers Chambois avec leurs chars, matériels, chariots à chevaux, empruntant eux aussi ledit chemin. Nous nous réfugions le long du talus pour n’être pas écrasés. Que la nuit fut longue ! Les obus passaient au-dessus de nos têtes, incandescents et sifflant. La nuit était illuminée par des fusées.[8] »

Jacques Catherine, réfugié à Tournai dans une maison libre au carrefour du domaine du Mesnil, est lui-aussi témoin de la retraite allemande : « Nous assisterons derrière les rideaux de la fenêtre au passage de l’armée allemande qui se dirige vers Chambois, pas plus vite que des roulottes foraines avec des inévitables arrêts de quelques secondes et puis, ça repart aussitôt et on remarque dans cet interminable convoi des roulantes, ce qui ne laisse aucun doute sur l’évolution des événements. Et puis aussi des jeunes SS, l’arme au poing qui trottinent inlassablement et se font dépasser par les camions chargés à ras bord, d’un butin pillé dans les villes ou villages abandonnés de leurs habitants.[9] »

La poche se rétrécit d’heure en heure. Au nord-ouest, l’armée canadienne n’est pas encore visible, mais elle vient de s’emparer de Falaise et quelques unités sont proches de Louvières. Les habitants de Trun se mettent à espérer une libération imminente : « De 7 heures à 10 heures, recrudescence du tir. Mais du champ de courses on perçoit le tac-tac des mitrailleuses… ce sont eux ! Et cette opinion semble confirmée par de formidables explosions : à l’école de filles, route de Vimoutiers, les Allemands détruisent leur dépôt de munitions. De vives lueurs dominent Trun. La nuit venue, des fusées éclairent la plaine de Villedieu à Tournai, les Alliés fouillent le terrain.[10] »

La libération de Trun se fera le 18 août.

Plaque commémorative de la Libération de Trun par la 4e DB canadienne, apposée sur le monument aux morts de la commune.                     (Photographie G. Laignel, 2013)

Véhicules allemands, dont un lynx (char léger de reconnaissance) et un engin chenillé portant un nebelwerfer,  qui furent abandonnés sur le champ de bataille. Ils ont été ensuite regroupés dans le parc de Saint-Lambert. (Collection mémorial de Montormel)

[1]    Journal de Jacqueline Buet.

[2]    Journal de Fernand Boulais.

[3]    Témoignage de Pierre Billaux aux veillées de 2004.

[4]    Maurice Dornois, A Bailleul, l’avant-dernier tableau de la débâcle allemande, page 117-118, dans La bataille de Normandie au Pays d’Argentan.

[5]    Témoignage de Gérard Gondouin.

[6]   Journal de Gérard Gondouin, Août 1944. La guerre vécue par un adolescent.

[7]    Abbé Launay, Tournai-sur-Dive. Ici l’armée allemande capitula, page 235-236, dans La bataille de Normandie au Pays d’Argentan.

[8]    Journal de Paulette Mesnager, La guerre vécue par une adolescente à Tournai-sur-Dives du 13 au 22 août.

[9]    Témoignage de Jacques Catherine (Archives du Mémorial de Caen. TE 45). La date n’est pas précisée, vraisemblablement le 16 ou 17 août.

[10]  Xavier Rousseau, Trun, page 193, dans La bataille de Normandie au Pays d’Argentan.

Présentation

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« L’artillerie alliée intensifie son tir et moins que jamais épargne le village. Nous passons une nuit d’épouvante et nous redoutons le jour qui va venir. Dans nos abris, on regorge de blessés, on ampute, on taille dans des plaies verdâtres, dont l’odeur révèle la gravité. On vit avec ces moribonds, sans nourriture et sans sommeil, dans la puanteur et les ténèbres, dans les cris des uns et les soupirs des autres. Impossible de sortir, les pieds pataugent dans du sang et d’autres choses aussi… On supporte tout, même d’être bousculé par l’Allemand qui pourrait nous chasser, car au dehors, c’est la mort certaine. On attend, le cœur, sans cesse partagé entre l’espoir de survivre à une telle hécatombe et la conviction d’y rester. » (abbé Launay)

La poche de Chambois fut le théâtre d’affrontements violents mettant fin à la bataille de Normandie. En août 1944, les troupes alliées ont procédé à un gigantesque encerclement de l’armée ennemie qui eut pour conséquence l’anéantissement d’une partie des forces allemandes engagées sur le sol normand. L’auteur évoque surtout le sort des milliers de civils coincés dans cette nasse, au milieu des Allemands en pleine déroute.

En s’appuyant sur une cinquantaine de témoignages, oraux et écrits, Grégory Laignel plonge ses lecteurs au cœur de la bataille comme s’ils y étaient. Ce livre est richement illustré de plus de 150 photographies et cartes parfois inédites.

Origine du livre

Origine du livre

Enfant, j’ai passé une partie de mes vacances dans l’Orne, à Chambois, chez mes grands-parents, Jacqueline et René Hoyeau. A cette époque, j’ai eu maintes occasions de parcourir la vallée de la Dives dans le sillage de mon grand-père, découvrant des lieux aux noms mystérieux et inquiétants, « Le Trou du Diable » ou « Le Couloir de la Mort. » C’étaient des endroits, me disait-il, où on s’était battu, où il y avait eu la guerre… La guerre… Quel sens pouvais-je donner à un tel mot à un âge si jeune, si tendre ? Les éclats tordus, les douilles, les ressorts qu’il me dénichait au gué de Moissy, au bois de la Garenne ou au Douit-Morin aiguisaient certes ma curiosité, sans pour autant me faire réaliser ce qu’il s’était réellement passé sur ces terres près de quarante ans auparavant. Néanmoins j’aimais l’entendre raconter ses histoires sur un temps ancien, plus ou moins lointain à mes yeux.

L’enfant que j’étais a grandi, tout comme mon intérêt pour le passé. Et c’est presque naturellement que j’ai suivi des études d’histoire à l’université de Caen. Le hasard a voulu qu’en première année de Deug, en 1996, pour la valeur HI-211 sur la Seconde Guerre mondiale, Jean Quellien et Michel Boivin aient demandé à tous leurs étudiants de réaliser un petit mémoire sur un village ou une ville de Basse-Normandie durant le conflit. Mon sujet ne fut pas long à déterminer. J’avais décidé de redonner vie aux événements qui s’étaient déroulés le long du Couloir de la Mort, je voulais ressusciter les moments qu’avaient connus les habitants réfugiés au Trou du Diable… Mon modeste mémoire allait traiter des « Civils dans la Poche de Chambois. » Mes grands-parents étaient suffisamment connus dans le village pour me servir de « sésame », pour me faire ouvrir les portes de Chamboisiens et de Félois ayant vécu ces événements. Joseph Lisowski, Ferdinand Bezard, Raymond Marais, Albert Bourillon, Gaston Onfray, Gérard et Paulette Gondouin eurent la gentillesse de me conter leurs histoires, surprenantes, poignantes, parfois douloureuses… Autant de récits qui m’ont permis de mieux cerner le drame de ces civils coincés au cœur même d’une bataille, sous un déluge de feu et d’acier…

 

Fin 2012, cinq de ces témoins n’étaient plus de ce monde.

A chaque décès, à chaque disparition, c’est une mémoire qui s’évanouit dans le néant, une voix qui s’éteint à jamais. C’est un pan de notre histoire locale qui s’effondre peu à peu… C’est cette mémoire que j’ai voulu sauvegarder. Et c’est ainsi qu’est né ce projet de livre, un projet qui me tenait particulièrement à cœur de retrouver de nombreux témoignages, oraux et écrits, pour faire revivre ce passé en l’étendant aux onze villages de la poche [Aubry-en-Exmes ; Bailleul ; Chambois ; Coudehard ; Fel ; Montormel ; Neauphes-sur-Dives ; Saint-Lambert-sur-Dives ; Tournai-sur-Dives ; Trun ; Villedieu-les-Bailleul].

Il ne s’agissait pas pour moi de faire un énième ouvrage sur la poche de Falaise. Il fut déjà tellement écrit sur la bataille de Chambois, sur le « Chaudron infernal », sur le « Stalingrad de Normandie »… Les enjeux militaires, les stratégies et le matériel des différentes forces en présence, tout cela a déjà été analysé, étudié par Eddy Florentin, Georges Bernage, Jean-Pierre Benamou, Didier Lodieu et tant d’autres… Mon ouvrage n’apporte rien de nouveau sur ces champs de recherche. Ce qui m’intéressait, c’était de faire revivre la bataille, non du côté des soldats, mais des civils… J’ai voulu plonger le lecteur dans l’événement, lui faire comprendre, autant qu’il était possible, comment les civils ont subi ce déchaînement de violence, comment ils se sont abrités, protégés, nourris, entraidés au milieu de la fureur des combats. J’ai voulu expliquer comment les habitants ont pu survivre par la suite dans ce champ de désolation, ce charnier à ciel ouvert, comment ils sont parvenus à reconstruire leurs villages au milieu des ruines et des cadavres.

 

 

 

La Presse en parle

La Presse en parle

Journal L’agriculteur Normand, 28 mars 2013.

Journal L’Orne combattante, le 12 février 2012

 

Le Bocage Libre, 06 décembre 2012

Journal Ouest-France, le 28 mai 2015

 

Journal Ouest-France, le 13 décembre 2013

 

Journal Ouest-France, le 28 janvier 2014

Feuilletez le livre

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CHAPITRE I :

« Au feu, au feu ! Réveillez-vous vite, tout est embrasé ! »

Ce hurlement sinistre, déchirant la nuit paisible, fit brusquement sursauter Étienne.

Tout somnolent, il se redressa péniblement sur sa paillasse. Assis, l’esprit encore embué par le sommeil, il avait du mal à émerger. Il était à la limite entre le songe et la réalité, cet instant flou et désagréable où on ne sait toujours pas si on est réveillé ou si on continue à rêver. Morphée semblait vouloir l’étreindre de nouveau dans ses bras alors que sa conscience ou son instinct lui dictait de se lever.

C’est le piétinement et les cris dans le vieil escalier en bois, menant dans la chambrée où il dormait avec tous les autres journaliers, qui l’extirpèrent définitivement de sa léthargie. La porte du dortoir s’ouvrit violemment et l’air affolé, encore en chemise de nuit, Juliette apparut et brailla : « Vite, sortez ! La maison brûle ! Tout brûle ! » La cuisinière de la ferme avait à peine achevé sa phrase que tous les ouvriers agricoles étaient déjà en train de dévaler l’escalier branlant.

Seul Étienne Lecomte ne bougea pas. Il se contentait d’observer avec curiosité Juliette qui se tenait pétrifiée sur le seuil de la porte. Depuis qu’il avait été engagé comme valet charretier dans cette exploitation, la ravissante cuisinière avait toujours été son rayon de soleil. Il l’avait tout de suite trouvée très belle, comme tous les autres hommes de la ferme d’ailleurs. Lorsque le midi, elle venait apporter la soupe aux manouvriers éreintés par leur labeur, elle faisait oublier un instant les fatigues du corps. Tous, en vidant goulûment leur écuelle, la regardaient aller et venir, sa jupe balayant l’air et la poussière, ses lèvres dessinant un sourire qui réchauffait les cœurs. Aucun ne la quittait des yeux. Rien que par sa présence, elle ranimait les ardeurs, redonnait des forces, ravivait la flamme de leur courage. Étienne pensait que dans ces moments-là, elle était un bel ange blond descendu du ciel pour soutenir ces forçats des champs.

Mais cette nuit, la peur et l’angoisse l’avaient littéralement métamorphosée. Sa longue chevelure dorée que sa coiffe contenait avec peine d’habitude s’était transformée en une masse de fils hirsutes. Ses cheveux blonds qui lui avaient toujours semblé doux comme de la soie étaient devenus du foin. Ses jolis yeux bleus, qui lançaient souvent des œillades et que chaque journalier qui se sentait visé prenait pour argent comptant, n’étaient plus que des billes roulant d’effroi, sortis de leur orbite. Sa douce voix cristalline avait fait place à un aboiement. Sa taille menue gracieusement drapée habituellement dans une jupe de lin n’était plus que grossièrement enveloppée dans une mauvaise chemise qui lui sembla être un sac de toile. Son fin visage immaculé avec deux jolies pommettes légèrement rosées semblait une figure boursouflée et écarlate. Il ne comprenait pas comment un être aussi charmant avait pu muter en une telle créature. Cette fois il en était sûr, il ne rêvait plus mais il ne lui semblait pas concevable non plus qu’il soit dans la réalité, il pensait cauchemarder. C’est un coup dans l’épaule qui le tira de ses réflexions. Il regarda cette sorcière le traîner presque vers la sortie et qui criait : « Mais sors donc, idiot, ou tu vas finir comme un jambon dans son fumoir. Bouge-toi. Tout va brûler. » Il se leva enfin au grand soulagement de la fille et la suivit en courant dans le petit escalier.

C’est en surgissant dans cette cour en effervescence qu’il réalisa soudain l’ampleur du désastre. C’était une scène horrible, digne de certains écrits apocalyptiques. Si le corps des logis dont il venait de sortir était encore épargné par l’incendie, par contre tous les bâtiments agricoles situés au Nord étaient déjà en proie aux flammes. La fournaise était telle qu’elle réchauffait la nuit glacée. Attisé par les rafales de vent, le feu redoublait de vigueur et se propageait avec une rapidité foudroyante aux communs. La petite charterie n’était déjà plus qu’un immense brasier incandescent. Et à chaque souffle, à chaque expiration, ce vent hostile soulevait des brandons qui virevoltaient, voltigeaient dans les airs avant de se poser sur le toit de chaume desséché de l’étable qui s’enflamma à son tour.

Étienne resta bouche bée devant ce spectacle, terrifiant et fascinant à la fois. Il voyait des flammes gigantesques et des nuées d’étincelles s’élever dans les ténèbres, illuminant les alentours, dans un vacarme infernal de crépitement et de craquement. Le pire était sans doute le cri des animaux condamnés dans l’étable en feu. La couverture en flammes s’effondrait sur les malheureuses bêtes sans que personne ne puisse les secourir. Les hennissements et les mugissements étaient méconnaissables. Sous la douleur, les bêtes hurlaient véritablement. Étienne croyait être devant la porte de l’enfer dont parlaient parfois les prêtres durant leur sermon. Ces cris semblaient être les râles des damnés que torturaient Belzebuth et ses démons. Ces flammes qui crépitaient devaient sans doute jaillir des entrailles de la terre où souffraient les pécheurs. Il croyait avoir la Géhenne en face de lui.

Égaré dans ses pensées, il ne prêta aucune attention au personnel de l’exploitation courant inutilement en tout sens pendant que le régisseur en chemise de nuit et pieds nus se lamentait et pleurait devant le sinistre.

Le sauvetage peinait à s’organiser. Les femmes puisaient l’eau du puits et la reversaient, non sans en faire couler la moitié par terre, dans les seaux en bois que tendaient les hommes affolés. Ils ne cessaient de courir vers l’étable et jeter en vain le liquide pour éteindre le feu.

Deux autres avec des haches tentaient de briser la planche qui barrait la porte en flammes. Mais le feu leur chauffait dangereusement le visage et les bras. Dès qu’ils s’approchaient de trop, la chaleur devenait insoutenable, ils étaient obligés de battre en retraite. Ils entendaient impuissants le craquement des poutres calcinées qui tombaient sur les bêtes. Les cris se taisaient les uns après les autres.

Toutes succombaient.

La porte de l’étable s’ouvrit soudain dans un grand fracas d’où jaillit une torche vivante. Elle se mit à galoper désespérément à travers la cour, faisant fuir les sauveteurs sur son passage enflammé. Étienne eut quelques peines à reconnaître la jument avec laquelle il travaillait dans les champs. Sa robe gris-blanc était désormais couleur suie et du liquide suintait des affreuses cloques sanguinolentes qui couvraient son corps. Sa crinière et sa queue n’étaient plus que des flambeaux. A voir cette bête en feu, caracolant en tout sens, illuminant la cour, on aurait dit un de ses toros de fuego qu’on allume parfois sur les places d’Espagne à la nuit tombée, c’est ce qu’on aurait cru si des hennissements déchirants ne trahissaient son horrible supplice. Les flammes grillaient ses crins, rongeaient son cuir, pénétraient les chairs. Le cheval en feu se tordait de douleur, se roulait à terre, ruait, se dressait, bondissait comme s’il luttait contre des ennemis invisibles qui le harcelaient sans répit, qui le dévoraient. Et brusquement, il s’effondra de toute sa masse, terrassé par le feu.

L’animal gisait à terre. Quelques fumées s’échappaient encore de son corps brûlé. Tout le monde resta cloué sur place, muet d’effroi devant ce terrible spectacle tandis que le régisseur mordait son bonnet de nuit de rage.

C’est alors qu’un homme attrapa Étienne par le bras et tout en lui confiant une hache, il lui lança : « Viens nous donner un coup de main, le corps des logis risque aussi de brûler. Il faut stopper la progression du feu. » En effet, les langues de feu qui couraient sur l’étable commençaient à lécher le mur en pierre du bâtiment principal. Deux échelles furent jetées hâtivement sur la couverture du logis. Étienne grimpa à la suite de son compagnon sur l’une d’elles. Arrivés au sommet du bâtiment menacé, ils arrachèrent frénétiquement les ardoises à coups de hache. Lorsqu’un passage fut ouvert dans la couverture, les deux hommes s’engouffrèrent dans le sombre grenier et s’attaquèrent aux chevrons qui commençaient à brûler. Un troisième homme entra à son tour avec un levier et se mit aussi à l’ouvrage. Ils commençaient à être sérieusement incommodés par la fumée qui envahissait la pièce. Elle leur piquait les yeux, brûlait les bronches, les faisait pleurer et tousser. Malgré cette nouvelle épreuve, Étienne frappait avec sa hache de toutes ses forces sans réfléchir. Il cognait fiévreusement. Et il cognait de nouveau avec furie jusqu’à ce qu’un formidable coup de pied aux fesses vienne calmer ses ardeurs. Surpris, il se retourna et vit son coéquipier, dégoulinant de sueur dans cette fournaise, qui lui beuglait presque sous le nez : « Sacrédié, fais un peu attention, bougre de sot, ne coupe pas les poutres-maîtresses sinon tout va s’écrouler sur nous. Regarde-là, tu as entaillé le lien de faîtage, triple buse. Il faut seulement détruire une partie des chevrons pour que le feu ne trouve plus rien à se mettre sous la dent. » Secoué par ces remontrances, il se remit au travail sous l’œil colérique de son compagnon. Pendant ce temps, d’autres sauveteurs arrivèrent sous les combes et jetèrent autant d’eau qu’ils pouvaient sur le mur et les poutres principales pour éviter qu’ils s’enflamment.

Un énorme craquement se fit brusquement entendre, comme un ultime gémissement de douleur. Presque aussitôt le bâtiment dans lequel ils se trouvaient se mit à vibrer, toute la charpente trembla. Tous retinrent leur respiration, stoppèrent leurs gestes, se demandant ce qu’il se passait encore. Ils se voyaient déjà pris au piège dans cette vieille bâtisse, entourés par les flammes, encerclés par la fumée. Certains commençaient à paniquer, à hurler. Ils cherchaient à fuir car ils se figuraient que la couverture allait s’effondrer sur eux ou que le plancher allait s’ouvrir pour les précipiter dans un abîme de feu. L’imagination des hommes devant le danger n’a plus de retenue. Accompagnée par la peur, elle galope, fait perdre tout sens commun. L’instinct de conservation resurgit brutalement des tréfonds de chaque être, rend l’humain plus bestial, fait oublier toute sociabilité, efface les anciennes amitiés, néglige les fraternités. Chacun ne pense plus qu’à sa peau et repousse, bouscule, insulte, frappe tous ceux qui cherchent à échapper avant lui à cet édifice qu’il voit déjà comme son tombeau. A l’inverse des autres, Étienne et son compagnon ne bougeaient pas, ne soufflaient mot, ils étaient comme pétrifiés. Ils attendaient ce qu’ils croyaient être leur mort. Toutefois, plus rien ne remuait, plus rien ne craquait. Il y eut même quelques instants de silence angoissant, comme si Dieu, ou le Diable, pour mieux décider du sort de ces mortels, avait suspendu le cours du temps. C’est alors que le craquement se fit de nouveau entendre. C’était l’étable devenue un énorme brasier qui se pliait, chancelait sur elle-même avant de s’affaisser complètement dans un vacarme assourdissant. D’énormes volutes d’étincelles et de fumées noires s’élevèrent subitement vers le ciel, obligeant les sauveteurs à refluer en désordre pour ne pas être asphyxiés.

Mais malgré ce dernier sursaut, le feu était vaincu. Il consumait encore quelques planches, brûlait quelques carcasses mais faute de nouveaux combustibles, de nouvelles victimes à dévorer, il commençait à perdre de son intensité et ne menaçait plus le haut du corps des logis ainsi que ses occupants. Parmi les décombres de l’étable, le feu n’opposait plus qu’une faible résistance face aux hommes déchaînés. A coups de seaux d’eau, fiévreusement, frénétiquement comme pour exorciser leur peur, ils étaient en train de l’achever. Certains étouffaient les dernières flammes qui couraient encore sur le bois en les frappant avec des couvertures. On vit même un homme en larmes qui écrasait et piétinait rageusement avec ses sabots les derniers tisons. Il ne voulait laisser aucun répit à cet ennemi qui avait provoqué en lui la pire terreur de sa vie. Totalement choqué et sans cesser de sangloter, il semblait courir sur les braises comme un fou furieux pour anéantir les rares flammèches encore animées.

Puis un à un, alors que l’aube pointait à l’horizon, les sauveteurs, éreintés par ce combat nocturne, quittèrent le champ de bataille. Les nerfs à vif, le visage et les bras noircis, ils se laissèrent tomber contre le mur rugueux du corps des logis, miraculeusement indemne.

Le brasier n’étant plus là pour réchauffer ce glacial matin de novembre, ils se mirent à frissonner. Les jambes recroquevillées contre le ventre, les mains placées sous leurs aisselles pour profiter au maximum de leur propre chaleur, ils se laissèrent sombrer dans un sommeil nerveux. Épuisés, ils n’avaient même plus la force de faire le moindre geste. Ils ne voyaient même plus le régisseur qui calculait déjà les pertes de la nuit. Aucun d’entre eux ne s’occupait des deux chiens qui déchiraient avidement le flanc du cadavre calciné de la jument. Ils ne semblaient même pas incommodés par cette odeur âcre et nauséabonde qui flottait autour d’eux et qui en temps ordinaire leur aurait soulevé le cœur. Personne ne faisait attention non plus à cet homme qui errait toujours, hagard et gémissant, parmi les ruines fumantes de l’étable, seulement accompagné de sa folie naissante.

Origine du livre

Origine du livre

Lors de mes études d’histoire à l’université de Caen, mon mémoire de maîtrise traitait de « La criminalité dans le bailliage de Vire de 1745 à 1760 ». Durant mes recherches dans les archives judiciaires, j’ai lu et examiné 488 procès allant des simples insultes, menaces et coups jusqu’aux meurtres, viols et incestes en passant par les vols et incendies volontaires. Un de ces procès a particulièrement attiré mon attention, un procès énorme avec 280 témoins, un procès qui s’est étalé sur une période de dix ans. Ce procès concernait une bande de paysans des villages de Fresnes, Montsecret et Landisac en Normandie qui, pour sortir de la misère, avaient mis en place une escroquerie, si importante que l’Intendant des Finances de l’époque, monsieur de Trudaine, en avait été informé. Il avait d’ailleurs rédigé un courrier pour ordonner aux juges de l’Ouest du royaume de tout mettre en œuvre pour mettre la main sur ces escrocs qui ruinaient tous les marchands de draps et d’étoffes situés entre la Seine et la Loire.

C’est l’histoire de cette bande de paysans, surnommée « La Société des Derlines », que j’ai décidée de raconter dans ce roman. Je l’ai écrit de 2004 à 2009 et les éditions Charles Corlet l’ont sorti en trois tomes : Frères ennemis (2011), Les tentations d’Étienne (2012) et Le réveil du Taureau (2013). Finalement en 2014, l’intégral sera publié.

C’est un véritable roman historique et également un roman social, qui se veut très réaliste pour raconter la ville des paysans du XVIIIe siècle et leurs difficultés, le travail des juges sous l’Ancien Régime et le monde du bocage en général.

 

Présentation

Présentation

Novembre 1764. Etienne Leconte, jeune charretier sans emploi, erre le ventre vide au cœur du bocage virois. Après quatre longues années d’absence, lassé de tirer le diable par la queue, il s’en retourne à Fresnes, sa paroisse natale, retrouver sa mère et son frère. Quelle n’est pas sa surprise en arrivant dans son village : sa famille n’habite plus leur humble masure mais une solide longère ; sa mère, une brave femme énergique et volontaire, n’est plus que l’ombre d’elle-même, terrassée par une maladie inconnue ; quant à son frère, de simple paysan, il est devenu un marchand de draps fortuné, un homme important et redouté depuis qu’il est à la tête de la mystérieuse Société des Derlines…

S’inspirant d’une authentique affaire judiciaire, Grégory Laignel nous livre une histoire captivante, parsemée de portraits secondaires savoureux. Avec cette fresque romanesque, l’auteur brosse un tableau réaliste de la paysannerie bocagère vivant sur une terre grevée de taxes, soumise aux abus de leur seigneur. Tout en alternant l’humour et le tragique, il parvient à entraîner le lecteur dans le sillage d’un groupe de paysans désargentés prêts à tout pour s’extirper de leur modeste condition.

Ce volume réunit les trois tomes de ce roman parus chez le même éditeur : Frères ennemis (2011), Les tentations d’Étienne (2012), Le réveil du Taureau (2013).

Grégory Laignel a suivi des études d’histoire à l’université. Il a rédigé un mémoire de maîtrise sur « la criminalité dans le bailliage de Vire de 1745 à 1760 » qui lui a inspiré « la Société des Derlines ».