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Catégorie : Mes Livres

Feuilletez le livre

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PROLOGUE :

A l’heure d’écrire ces quelques lignes, je ne peux que faire le constat implacable que je suis devenu un vieil homme. Un très vieil homme me semble d’ailleurs un terme plus adéquat. Surtout ne voyez dans mon propos aucune amertume, ni aucun regret, puisque je suis arrivé à un âge que peu de personnes ont eu le privilège d’atteindre. Hormis quelques douleurs articulaires et une ouïe un peu défaillante, je suis encore alerte et en pleine possession de mes moyens. J’ai toujours bon pied bon œil, comme se plaît à le répéter mon aide à domicile. Et, à un âge où beaucoup de mes semblables deviennent séniles, j’ai la chance d’être encore sain d’esprit. Je tiens à insister sur ce dernier point car je pense que les éventuels lecteurs de ce manuscrit viendront à en douter en parcourant les pages suivantes. Aujourd’hui, au crépuscule de mon existence, alors que l’heure de rejoindre mon tombeau se rapproche inexorablement, je me surprends à jeter un regard en arrière sur ma vie écoulée. Je revois avec émotion l’année 2014 se profiler au loin : En 2014, j’étais encore un jeune professeur d’histoire, un enseignant de 29 ans, vif et bouillonnant, un peu idéaliste, assurément passionné par sa matière. 2014 fut également l’année où la Basse-Normandie avait vibré lors du 70e Anniversaire du Débarquement, au son des discours officiels, des fanfares et des feux d’artifices.

 Mais si 2014 résonne d’un écho tout particulier au plus profond de ma vénérable mémoire, c’est que cette année-là, il m’est arrivé la chose la plus extraordinaire de toute mon existence…

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Cette année-là, j’enseignais dans le Calvados, au lycée Salvador Allende à Hérouville-Saint-Clair, aux portes de Caen. Cela faisait déjà quatre ans que j’avais été nommé dans cet établissement en tant que professeur d’histoire et de géographie. J’avais surtout accepté de rejoindre un dispositif unique en Basse-Normandie à cette époque, celui de la préparation à l’Abibac[1]. Il s’agissait d’un diplôme reconnu à la fois en France et en Allemagne. Le professeur d’histoire, entre autre moi, jouait dans cette préparation un rôle primordial puisqu’il devait enseigner sa matière en allemand.

Ce n’est pas pour m’encenser que j’écris cela, mais je dois admettre que j’exerçai cette fonction comme un véritable sacerdoce. J’étais intimement persuadé que la haine, le racisme et pour finir la guerre n’étaient que le fruit de l’ignorance des autres cultures, de l’incompréhension et donc du mépris de l’autre. Pour moi, seule l’ouverture à autrui, seule la connaissance des autres peuples, seule l’acceptation des différences, seul le rapprochement des nations était en mesure de combattre l’intolérance et la xénophobie. Cette idée, que l’on peut juger utopique, était devenue mon credo et je la proclamais devant mes élèves avec l’ardeur d’un prêtre, juché sur sa chaire, prononçant un vibrant sermon à ses ouailles. C’est pour cette raison que je participais avec zèle à l’Abibac, dans l’espoir de rapprocher nos deux peuples, si souvent ennemis durant les deux derniers siècles. A chaque cours, j’avais l’intime conviction de resserrer les liens entre la France et l’Allemagne… du moins à ma petite échelle… Dans une période troublée comme celle du début du XXIe siècle, avec son lot de crises, de chômage et de racisme, j’étais convaincu que le professeur avait un rôle crucial à jouer ! Nous, les enseignants, étions des nouveaux missionnaires proclamant devant nos classes la bonne parole de la tolérance et du respect des autres. Aujourd’hui, je ne peux que confesser que j’étais un véritable zélateur de cette théorie.

Pour ma défense, je peux argumenter que ce que je prêchais n’était pas que des paroles en l’air. J’étais convaincu par ce que je disais. La preuve est que chaque année pour mettre en pratique mes idées, j’organisais un voyage scolaire en partenariat avec mes collègues allemands du gymnasium Sülderelbe d’Hambourg. Je voulais que mes élèves français rencontrent leurs camarades allemands, qu’ils se découvrent, qu’ils sympathisent… bref qu’ils tissent des liens entre eux, malgré leurs différences et leurs nationalités…

Pour l’année 2014, l’année du 70e Anniversaire du Débarquement, j’avais vu les choses en grand ! En très grand ! Avec ma collègue d’allemand et celle de français, j’avais minutieusement organisé un long périple d’Hambourg jusqu’à Caen. Nous avions prévu d’emmener les élèves français et allemands sur des lieux emblématiques pour nos deux nations, des lieux de déchirement, des lieux de recueillement ou des lieux de réconciliation.

Durant un mois de mai particulièrement chaud, nous sommes partis en train jusqu’à Hambourg pour rejoindre les lycéens du gymnasium Sülderelbe. Sur place, nous avons affrété un bus d’une cinquantaine de places pour entamer notre circuit culturel à travers l’Allemagne de l’Ouest, puis la France de l’Est, et pour finir la Basse-Normandie qui devait être le point d’orgue de notre voyage.

Nous avons d’abord visité le Centre de Documentation sur le nazisme de Köln[2] avant de découvrir un haut-lieu de l’empire carolingien, la chapelle palatine d’Aachen[3]. Le deuxième jour eut beaucoup moins de succès auprès de nos élèves qui s’ennuyèrent considérablement au Tribunal Constitutionnel de Karlsruhe ainsi qu’au Parlement européen de Strasbourg, malgré les efforts louables de nos guides pour égayer leurs propos fluviatiles. Le troisième jour, nous avons pénétré dans le Struthof[4] perché au sommet d’une colline boisée, toujours sinistre malgré les années, toujours aussi hostile avec ses derniers vestiges de la folie nazie. Certains de nos lycéens furent grandement impressionnés par cette visite et avaient été pressés de fuir ce lieu à l’atmosphère délétère. Pourtant ce n’était pas avec l’étape suivante qu’ils allaient pouvoir se changer les idées…La visite du quatrième jour n’avait pas été prévue pour être plus gaie, puisque nous devions aller au cimetière et à l’ossuaire de Douaumont.

Ce matin-là, notre bus sillonnait une longue route de la Meuse, une départementale perdue au milieu d’un vaste massif forestier peuplé de frênes, d’hêtres et de chênes. Le trajet me paraissait fastidieux autant par le brouhaha généré par le babil de nos lycéens que par ce paysage monotone. Le front collé à la vitre, défilait sous mes yeux une suite ininterrompue de troncs gris et biaisés, des arbres chétifs étouffés par une épaisse ramure moutonnante. Néanmoins tout observateur vigilant ne pouvait que remarquer que ce sous-bois ne ressemblait à aucun autre sous-bois. Il affichait sa singularité par son aspect très accidenté, un terrain grevé de creux et de buttes. Ce que je découvrais derrière la lisière des arbres n’étaient rien d’autre que les stigmates de la Grande guerre. La pluie d’obus qui s’y était abattue avec acharnement un siècle auparavant avait modelé le secteur en un relief particulièrement tourmenté. Le sol s’était constellé d’une multitude de cratères de bombe, la dénudant de ses arbres et buissons. Bien entendu, les années ainsi que la reconquête de la végétation avaient peu à peu effacé du paysage ces plaies béantes mais les cicatrices étaient restées visibles.

Cette route interminable déboucha soudain sur une immense trouée au milieu de la forêt, une vaste clairière plantée d’un nombre impressionnant de croix. A nos regards curieux s’offrait la vision d’un cimetière militaire niché au cœur d’un bois touffu. Les croix blanches, impeccablement alignées, dormaient paisiblement sur le versant d’une butte, surplombées par la masse austère de l’ossuaire. Le grand monument funéraire, fraîchement restauré et blanchi, semblait veiller ses enfants, sa lanterne des morts jetant un regard paternel et protecteur au-dessus des tombes.

Le bus, dans un bruit de moteur fatigué, contourna tout le cimetière pour s’immobiliser dans le parking derrière la nécropole nationale. Nos élèves avaient hâte de s’extirper du véhicule et dès les portes ouvertes, ils s’égaillèrent comme une volée d’oiseaux heureux de retrouver leur liberté après un séjour en cage. Je fus le dernier à descendre du bus. Au seuil des portes, je fus frappé par l’haleine chaude et sèche que soufflait ce mois de mai atypique. Le temps était lourd et orageux malgré un soleil invisible. Le ciel était voilé de longues bandes blanches bouffantes, ressemblant à un drap froissé.

Par de longs sifflements stridents, un des collègues d’Hambourg, un sacré gaillard à l’air bonhomme, signala à l’ensemble de nos élèves qu’il était temps de se regrouper pour nous suivre. Nous les avons menés devant la nécropole pour retrouver comme prévu notre guide. Une dame obèse avec une épaisse chevelure frisottante campait sur le perron, les mains ancrées sur ses hanches. Nous découvrîmes que cette maîtresse-femme n’était autre qu’Anna, notre guide pour toute la durée de la visite. A la naissance de ses bras, de larges marques humides auréolaient son tee-shirt. Elle avait la face enflée et rubiconde, soufflant bruyamment à la fin de ses phrases. J’imaginais que la chaleur étouffante de cette journée devait être un véritable supplice pour une personne de cette corpulence. La pauvre femme devait se sentir aussi à l’aise qu’un mouton mis en broche durant un méchoui, soumis à la morsure ardente des flammes, suant sa graisse à grosses gouttes. Je fus par contre agréablement surpris en l’entendant discourir. Elle avait une voix étonnement légère, plus suave et menue que ne pouvait le laisser présager sa silhouette imposante. En plus d’être dotée d’une belle voix, elle pouvait se vanter d’être assez intéressante et pédagogue pour capter l’intérêt de nos élèves.

Le dos à l’ossuaire, nous faisions tous face à cet immense parterre vert hérissé de blanc, bercés par les paroles de la guide. Suivant ses indications, nos regards allaient d’un point à l’autre du cimetière, un peu comme le feraient les visages de spectateurs assistant à un match de tennis.

Absorbé par son discours, simple mais tout de même précis et riche, il fallut toute l’insistance d’un de mes élèves pour me tirer de mes réflexions :

– M’sieur ? Je crois qu’on vous appelle là-bas.

Je regardai dans la direction indiquée par son bras et j’aperçus au loin une femme, perdue au milieu du parking, en train de me faire des signes désespérés. Je reconnus sans peine Sylvie, ma collègue d’allemand au lycée Allende. Elle faisait de grands mouvements de bras comme le ferait une naufragée voulant signaler sa présence à un navire passant au large de son île. Il était évident qu’elle avait un problème. Je me mis à trottiner pour la rejoindre, longeant une allée d’ifs, tout en me demandant quelle mouche l’avait piquée.

Sylvie était une belle femme de 35 ans, énergique et pétillante. Elle n’était pas très grande. Elle avait le corps menu, mis à part les hanches qu’elle avait larges ce qui lui conférait un fessier généreux, et fort charmant à entendre la plupart de ses collègues masculins. Depuis son divorce, elle avait définitivement renoncé à ses interminables cheveux châtains tressés d’une manière assez austère pour les porter mi-longs, coupés à la garçonne, en carré avec deux fines pointes qui se rehaussaient pour couvrir ses joues charnues. Son joli visage poupon s’ornait d’un regard lumineux et rieur. Le grand sourire qu’elle affichait lors de nos discussions me semblait aussi large qu’un croissant de lune, dévoilant de mignonnes quenottes. Oui, à tout point de vue, Sylvie était une belle femme, même si elle ne correspondait nullement aux canons actuels de la beauté féminine incarnée par de grandes bringues anorexiques à la chevelure oxydée.

Cette femme était un des piliers du lycée Allende, investie dans une foule de projets, appréciée autant par ses collègues que par ses élèves. Nos chefs d’établissements la portaient beaucoup moins dans leur cœur car ils la connaissaient surtout comme professeur syndiquée, farouche opposante aux réformes imposées par le rectorat. C’était une revendicatrice dans l’âme, une pasionaria[5] de l’école laïque et républicaine. Sylvie était une enseignante de caractère qui avait le don d’enflammer certaines de nos réunions en se lançant dans de grandes diatribes contre le ministère de l’Éducation nationale qu’elle jugeait inféodé aux intérêts économiques d’une société marchande et pervertie.

En plus d’avoir la chance d’être son collègue, je pouvais m’enorgueillir de faire partie du cercle restreint de ses amis proches, un de ses confidents. Nous sortions de temps en temps boire un verre tous les deux dans les bars caennais, discutant de tout et de rien, de cinéma ou des élèves, de littérature ou de cuisine…

Par certaines de ses allusions ou par son côté tactile, je ne doutais pas qu’elle aurait souhaité que nous dépassions le stade platonique de l’amitié pour entreprendre une relation plus intime. Bien que certains amis m’incitaient à rompre mon célibat pour me jeter dans ses bras câlins, je n’ai jamais cédé à ses avances. Non pas que mon dernier déboire amoureux m’ait poussé à la chasteté, ni que son physique plantureux me laissait de marbre, mais plutôt par crainte que son caractère bien trempé soit difficile à gérer au quotidien. En homme prudent que j’étais, ou peut-être en homme un peu lâche, je ne voulais pas prendre le risque de briser une solide amitié pour une histoire d’amour improbable.

Debout au bord du parking, visiblement furieuse, Sylvie m’attendait au pied d’un grand if dont l’épaisseur du feuillage lui conférait un aspect boursouflé.

– Qu’est-ce qui t’arrive à gesticuler de la sorte à t’en démancher les bras ? lui demandai-je un peu inquiet.

– Il m’arrive que j’essaye de te prévenir. On a un problème.

– Quel genre de problème ?

– C’est Strange[6] qui fait encore des siennes !

Strange ?

La personne que ma collègue et moi-même appelions allégrement Strange était officiellement connue à l’État civil sous le nom de Blanche Camard. S’il est de notoriété publique que les élèves qualifient parfois leurs enseignants de surnoms plus ou moins flatteurs, il faut savoir que la réciproque existe. Dans la salle des professeurs, nous n’avons aucune gêne, à notre tour, de les affubler de sobriquets reflétant ce que nous pensons d’eux. La dénommée Strange était une de mes élèves de terminale S, une jeune fille de 18 ans, plutôt douée en études mais beaucoup moins brillante en ce qui concernait les relations humaines. Elle était introvertie et assez mal intégrée au lycée. Nous ne lui connaissions aucune véritable amie. Elle était presque constamment seule et mutique. Ce comportement anormal lui avait valu d’hériter du surnom peu glorieux de Strange.

Strange ? ai-je répété. Mais qu’est-ce qu’elle a ? Elle est malade ?

– Penses-tu ? La seule maladie qu’elle ait cette pauvre fille, c’est que ça ne tourne pas rond dans sa tête ! Elle me fait son cirque. Elle joue à l’âne bâté, voilà tout. Elle ne veut pas rejoindre ses camarades. Elle s’est réfugiée à l’autre bout du parking, sur le gazon, et refuse catégoriquement d’en partir.

– Mais pourquoi ?

– Qu’est-ce que j’en sais, moi ? Elle ne veut rien me dire. J’ai essayé de la convaincre mais elle s’obstine ! Tu la connais, si elle a quelque chose dans le crâne, c’est tout un pataquès pour lui faire changer d’avis ! Elle ne veut pas aller à l’ossuaire, un point c’est tout !

– Tu veux que j’aille lui parler ?

– Je veux bien car si je reste une minute de plus avec cette bourrique, je crois que j’en ferai de la chair à pâté. Cependant je te préviens vu comme c’est parti, cela va être coton pour la faire céder. Autant tenter de faire entrer un alcoolique dans un salon de thé !

– Allez, Sylvie ! ai-je dit en riant. Va rejoindre le reste du groupe. Je vais m’occuper de notre petite récalcitrante.

– Bon courage, mon vieux ! lâcha-telle en s’éloignant.

Je traversai le parking d’un pas résolu, cherchant du regard ma jeune fugueuse parmi les rares véhicules présents. Il faisait toujours aussi chaud, et même plus chaud qu’à notre arrivée puisque le soleil avait percé le voile nuageux pour briller de mille feux. Sous mes pieds, le bitume suait de petites bulles noires et collait aux semelles. Je me doutais que Strange n’avait pas dû rester sur le parking en plein cagnard. Il était plus logique qu’elle se soit réfugiée à l’abri des grands arbres qui ceignaient les lieux. Je ne m’étais pas trompé. Je l’aperçus soudain au loin, assise sur une pierre, sous l’ombrage bienveillant d’un chêne. Elle restait statique et songeuse, son menton posé dans la paume de sa main, le regard perdu. Dans cette posture, on aurait pu croire qu’elle servait de modèle à Rodin pour sculpter son « Penseur ». Je m’approchai en la scrutant des pieds à la tête.

C’était une jeune fille très mince et grande, à la silhouette androgyne. Aucune féminité n’émanait de cet être, vêtu d’un tee-shirt noir trop ample et d’un jean noir si étroit qu’il transformait ses longues jambes en allumettes. Ses doc martens montantes, également couleur ébène, n’ajoutaient aucune note d’élégance ou même de gaieté à son accoutrement.

Elle portait les cheveux blonds, mi-longs et toujours attachés en queue. Ils étaient d’un blond singulier, très pâle comme le sont les blés à la fin du mois de juillet juste avant la moisson. A cette date, les blés ne sont plus dorés, ils arborent une couleur plus terne, un jaune un peu passé, un peu vieilli, un jaune blanchâtre. Une couleur atypique et néanmoins gracieuse à mon goût.

A mon approche, Strange daigna lever les yeux, me dévoilant son visage, un joli visage malgré sa pâleur naturelle. Un visage un peu osseux également, des traits anguleux qui lui conféraient un masque de dureté et de froideur. Mais ce qui m’avait toujours intrigué chez elle, c’étaient ses yeux, des yeux très sombres qui me rappelaient la teinte grise des perles de culture. Un gris foncé et nacré où se moiraient d’éphémères reflets lumineux et bleutés. Lorsque de telles fulgurances passaient dans ses yeux, vous vous sentiez transpercé par son regard.

Strange me dévisagea sans prononcer une parole, ses lèvres se contentant d’esquisser qu’un petit sourire pincé. Elle devait attendre que je fasse le premier pas, que je lance le premier mot. C’est ce que je fis, du ton le plus calme que je puis :

– Alors, Blanche ? Qu’est-ce qui se passe ? On m’a dit que tu ne voulais pas nous accompagner jusqu’à l’ossuaire.

– On vous a dit vrai, monsieur. Je préfère vous attendre sagement ici, déclara-t-elle d’une voix claire.

– Tu dois comprendre que je ne peux pas te laisser seule près de ce parking. Tu es sous notre responsabilité. Tu dois restée avec le reste du groupe !

– Ce n’est pas possible… Je préfère restée ici. Rassurez-vous, il ne peut rien m’arriver de mal !

– Écoute, Blanche, tu n’es pas devineresse, donc tu n’es pas en mesure de prévoir ce qu’il va se passer. C’est donc pour éviter tout incident fâcheux que je veux que tu m’accompagnes jusqu’au cimetière. Tu m’entends ? ai-je annoncé un peu sèchement.

– Je ne peux pas, répliqua-t-elle dans la foulée.

– Comment cela tu ne peux pas ? Ce n’est pas une question de pouvoir mais une question de vouloir !

– Je vous dis que je ne peux pas aller là-bas ! C’est… impossible pour moi…

– Mais bon sang de bonsoir ! Vas-tu finir par me dire ce qui t’empêche d’entrer dans ce foutu cimetière, Blanche ?

– Je ne peux rien vous dire… Vous allez vous moquer de moi !

– Mais pas du tout ! Je ne vais pas me moquer.

– Je sais bien que si ! répliqua-t-elle. Dès je vous aurai dit ce qui ne va pas, vous vous mettrez à rire.

– Écoute, ma petite Blanche. Pour l’instant, je n’ai nullement le cœur à rire. Ton petit caprice est au contraire en train de m’irriter sérieusement. Donc je te conseille vivement de me dire ce qui te bloque parce qu’on ne va pas rester plantés là durant des lustres !

– Vous n’allez pas vous foutre de moi ? demanda-telle timidement.

– Nooonnnn, pas du tout ! ai-je répondu en exagérant ma prononciation. Je te rappelle que je suis enseignant et la première qualité d’un enseignant est d’être large d’esprit, d’être à l’écoute des autres et bien entendu d’être tolérant en toute circonstance.

– Je doute que tous les professeurs soient ainsi, monsieur, rétorqua-t-elle en levant les yeux au ciel comme si j’avais énoncé une bêtise.

– Peut-être, mais moi si ! ai-je lâché en dissimulant mal mon agacement. Alors tu accouches ? Tu me dis ce qui ne va pas ?

Les traits de son visage se contractèrent pour former une drôle de petite moue, cette expression pincée et gênée qu’arbore un enfant qui ne veut pas avouer une faute commise devant un parent. Elle se décida à entrouvrir ses lèvres fines pour parler, mais il ne s’échappa au début qu’un souffle léger d’où n’émergeaient chaotiquement que quelques bribes :

– Je… Enfin je… Je…

– Oui ? Tu ? Tu ? Tu quoi ? ai-je répété en insistant.

La jeune fille leva les yeux vers moi mais les abaissa aussitôt en découvrant que mon regard sévère l’avait mis en joue. Anxieuse, elle torturait ses mains pâles en les malaxant aussi fermement que si elle pétrissait de la pâte. Ce manège dura bien deux minutes avant qu’elle ose de nouveau affronter mon regard. Elle avait dû faire un immense effort sur elle-même pour parvenir à ce dernier geste. En me dévisageant avec un air de défi, elle lâcha brusquement :

« Je peux entendre les morts, monsieur. Je peux les entendre parler ! »

 

[1]   L’Abibac est la contraction de l’Abitur (examen allemand) et du baccalauréat.

[2]   Cologne.

[3]  Aix-la-Chapelle.

[4] Ancien camp de concentration de Natzwiller-Struthof dans le Bas-Rhin.

[5]  Femme qui défend activement une cause.

[6]   Bizarre, étrange en anglais.

Origine du livre

Origine du livre

Lorsque j’étais enseignant au collège de Condé-sur-Noireau, j’ai emmené mes élèves de Troisième visiter le cimetière militaire britannique de Bayeux. Une fois descendue du bus, une élève a refusé d’entrer dans le cimetière sans donner plus d’explications. Il me fut impossible de la faire changer d’avis. Quelques mois plus tard, lors d’une réunion, j’ai rencontré ses parents qui m’ont avoué le plus sérieusement du monde que, la nuit, leur fille entendait des voix. Ils étaient persuadés qu’elle entendait un fantôme. Il n’y a pas eu de suite à cette histoire, sauf qu’elle est restée enfouie quelque part dans un coin de mon cerveau. Et un jour, elle a resurgi… Je me suis dit qu’elle était un formidable point de départ pour un roman. C’est ainsi qu’est né « Je méritais une autre mort ». J’ai inventé l’histoire de ce professeur d’histoire qui rencontre une élève de Terminale qui ne veut pas pénétrer dans l’ossuaire de Douamont, car elle prétend qu’en passant devant les tombes, elle entend les morts lui exposer leur vie. Dans ce livre, elle va donc raconter tour à tour la vie et la mort de cinq défunts avec tant de conviction et de détails que mon professeur d’histoire se demandera si elle a réellement un don ou si elle est une formidable affabulatrice.

 

Présentation

Présentation

 

 

« A l’heure d’écrire ces quelques lignes, je ne peux que faire le constat implacable que je suis devenu un vieil homme. Et, à un âge où beaucoup de mes semblables deviennent séniles, j’ai la chance d’être encore sain d’esprit. Je tiens à insister sur ce dernier point car je pense que les éventuels lecteurs de ce manuscrit viendront à en douter en parcourant les pages suivantes. Aujourd’hui, alors que l’heure de rejoindre mon tombeau se rapproche inexorablement, je me plais à me remémorer les événements les plus marquants de ma vie écoulée. Je repense notamment à 2014. Si cette année-là résonne d’un écho tout particulier au plus profond de ma vénérable mémoire, c’est qu’en 2014, il m’est arrivé la chose la plus extraordinaire de toute mon existence… »

Ce récit nous plonge dans les souvenirs d’un professeur d’histoire qui, dans sa jeunesse, avait fait la connaissance d’une étrange élève de terminale : celle-ci prétendait posséder le don extraordinaire de faire parler les morts. De tels propos ne pouvaient que prêter à sourire… mais avouons-le, qui n’a jamais rêvé, en déambulant dans les allées d’un cimetière, de découvrir la vie enfouie de certains défunts ? Alors malgré ces réticences, le jeune enseignant va se laisser peu à peu entraîner par la voix envoutante de cette mystérieuse lycéenne, se laisser emporter au plus profond de certains tombeaux pour y découvrir des secrets qu’on croyait à jamais disparus…

Avec ces cinq nouvelles, Grégory Laignel emmène ses lecteurs tour à tour dans la nécropole nationale de Douaumont, au cimetière militaire canadien de Cinthaux et dans le cimetière protestant de Caen, révélant le portrait psychologique et la destinée tragique de cinq hommes ou femmes reposant depuis des décennies au fond de leurs tombes. L’auteur nous manipule habilement, jusqu’au coup de théâtre final.

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PROLOGUE :

 Automne 1986.

            Dans l’Orne, sur les hauteurs du village de Crouttes, se trouve un peu à l’écart du bourg, une jolie petite maison blanche à colombages. Ce bijou de l’architecture augeronne repose dans un modeste verger qui lui sert d’écrin. Perché à flanc de colline, cette maison surplombe fièrement le vallon et le versant opposé. Elle contemple de son unique présence une grande mosaïque d’herbages pentus, ceinturés par des haies verdoyantes, foulés avec nonchalance par quelques vaches. Elle domine également l’ancien prieuré Saint-Michel, dont les imposants bâtiments bénédictins trônant majestueusement au milieu d’une vaste prairie sont les uniques traces d’une prospérité révolue.

Les gens du coin étaient unanimes : c’est de cette maison qu’il y avait le plus formidable panorama, et ils se disaient en haussant les épaules que c’était bien dommage que personne n’en profite jamais, notamment à la belle saison. Ses volets clos durant près de sept mois continus fermaient les yeux devant ce splendide paysage champêtre. La cheminée en brique d’où aucune fumée ne s’échappait indiquait aux riverains que la vieille bâtisse était souvent désertée.

Elle n’était pourtant pas abandonnée. Elle appartenait depuis quelques années à trois horsains, trois amis indéfectibles, des hommes dont l’amitié s’était peu à peu forgée au cours des épreuves subies côte à côte. En pleine tourmente de la guerre, malgré leur jeune âge, ils avaient rejoint le même maquis de résistance dans le secteur de Flers, ils y avaient connu la même vie clandestine, le même apprentissage des armes à feu, les mêmes angoisses à l’approche d’un convoi d’uniformes vert-de-gris. En août 1944, l’année de leurs vingt ans, à peine libérés, ils s’étaient engagés spontanément dans la 2e DB du général Leclerc qui poursuivait sa route vers l’est pour chasser de France les dernières troupes allemandes. Une fois la guerre finie, les trois hommes avaient suivi des carrières professionnelles différentes et ils s’étaient établis dans divers endroits de Normandie, sans jamais perdre contact.

Le plus replet et le plus débonnaire des trois se nommait Jacques Chevallier. Un Caennais pur souche, un citadin indécrottable qui avait fait carrière à la SMN[1] de Colombelles en tant qu’ingénieur. C’était un travailleur tranquille et efficace, apprécié de ses collaborateurs, un pilier de la C.G.T. locale. Il n’avait connu qu’un véritable drame dans son existence : la perte précoce de sa jeune épouse, au début des années 1950. Depuis son enfance, elle avait toujours été de santé fragile. Aujourd’hui, les médecins auraient diagnostiqué une cardiopathie congénitale avec cyanose mais à l’époque, on parlait pudiquement de maladie bleue. Les docteurs avaient deviné qu’il s’agissait d’un problème cardiaque sans réellement être en mesure de la soulager et encore moins de la guérir. Jacques disait souvent qu’elle s’était éteinte un soir, à bout de souffle. Très amoureux de sa femme, il n’avait pas envisagé un seul instant de refaire sa vie.

Le plus grand des trois hommes, le plus maigre aussi, se nommait Pierre Langlois. « Le commandant Langlois » comme il aimait s’appeler parfois pour taquiner ses camarades en faisant mine de se donner de l’importance. Il avait été un Gaulliste de la première heure. Son engagement au sein de la 2e DB avait dû lui conférer le goût de l’uniforme et de la discipline puisqu’une fois son service terminé, il avait poursuivi sa carrière dans la gendarmerie, principalement dans le Cotentin. Militaire zélé et pointilleux, il avait gravi un à un les échelons de la maréchaussée jusqu’à se hisser au grade prestigieux de commandant de gendarmerie. C’était un homme loyal, très franc, parfois abrupt dans ces propos et il faut reconnaitre qu’il pouvait être déroutant pour tout interlocuteur ne le connaissant pas suffisamment. Pierre Langlois était veuf depuis le début de l’année 1971. Un soir d’hiver, sur une route départementale, un chauffard trop ivre pour marquer le stop mit brusquement fin à vingt-trois ans de mariage. Comme son ami, il ne s’était jamais remarié.

Le troisième homme, qui semblait le plus posé et le plus réfléchi, était un juge d’instruction à la retraite, un ancien membre de la S.F.I.O. De l’avis général, notamment de ses collègues du tribunal d’Argentan, Paul Tournebride avait été un magistrat consciencieux et méthodique. Beaucoup estimaient que cela avait été un gâchis qu’un juge aussi compétent et sérieux ait végété toute sa vie dans cette modeste juridiction, sans demander de mutation dans un palais de justice plus important ou plus prestigieux. Cependant Tournebride n’avait jamais été un carriériste, il s’était contenté de faire son travail efficacement et méticuleusement, toujours à la recherche de la vérité, ne comptant jamais ses heures passées au bureau ou sur le terrain. Son métier avait été si chronophage, qu’un matin, sa femme excédée avait fait ses valises pour fuir le domicile conjugal. Ce fut seulement le jour où ils signèrent l’acte de divorce que Paul avait appris qu’elle avait refait sa vie avec un avocat de Caen.

Ce qui unissait aujourd’hui ces trois sexagénaires aux caractères et aux parcours si différents, c’était l’amour, ou pour être plus exact la passion, de la chasse. Rien d’autre n’avait plus de valeur à leurs yeux. Ils adoraient chasser, traquer le gibier pendant des heures sous n’importe quel temps. En atteignant un âge vénérable, beaucoup d’hommes ont besoin d’une foule de remèdes ou d’une cure thermale pour tenter de retrouver une seconde jeunesse. Pour eux, la seule vraie source de jouvence était l’exercice cynégétique[2]. Un fusil en main, la gibecière sur le côté, lancés sur la piste d’un animal, ces trois hommes oubliaient bien vite leurs rhumatismes, leurs doigts endurcis par l’arthrose ou même leurs prostates capricieuses. Dès qu’ils étaient sur la voie[3] du gibier, ils étaient aussi excités que leurs chiens. Et dans ces moments-là, il n’est pas exagéré de dire que même des trentenaires dans la force de l’âge étaient en mal de les suivre.

C’est pour cette raison que quelques années avant leur retraite, les trois amis s’étaient mis d’accord pour acheter en commun cette maison à Crouttes. Même un citadin endurci comme Chevallier, même cette fleur de pavé, avait signé l’acte d’achat avec plaisir à l’idée des mémorables parties de chasse qu’il pourrait faire dans cette région giboyeuse. Certains hommes, atteints du démon de midi[4], deviennent propriétaires de garçonnière pour y rabattre les demoiselles qu’ils avaient levées. Nos trois sexagénaires avaient d’autres envies, d’autres appétits. Pas de garçonnière pour eux, juste un repère au cœur d’un vaste terrain de chasse. Ils traquaient les sangliers et les chevreuils dans les bois au-dessus du lieu-dit de La Haiemet, ils tiraient la perdrix et la bécasse dans les environs de L’Hôtellerie Faroult, ils chassaient le lièvre et le garenne dans les prés de la Butte ou du Parc Damoiseau

Avec la liberté que leur permettait leur nouvelle retraite, ils séjournaient cinq mois de suite dans leur résidence secondaire arrivant en septembre, à l’ouverture de la chasse, et ne la quittant qu’en février, à la fermeture. Chaque année, ils étaient de plus en plus impatients que le printemps et l’été s’achèvent pour revenir à la belle saison… de chasse. Ce n’était même plus une passion, c’était leur religion.

Chaque soir, après avoir passé la journée à courir la campagne sur la trace du gibier, venait le temps si apprécié des agapes. Ils s’attablaient avec plaisir pour dévorer les fruits de leur chasse. Ils s’étaient arrangés avec madame Montreuil, la restauratrice de L’Hôtellerie Faroult, pour lui apporter, s’ils ne rentraient pas bredouilles, tout le gibier tiré, et en échange, elle leur mitonnait de bons petits plats qui ravivaient leurs papilles. Arrosé de vin ou de cidre, ils dégustaient des cuissots de chevreuil à la sauce chasseur, des civets de lièvre aux petites girolles, des rôtis de sanglier à la sauce grand veneur, des brochettes de caille et de marrons, des potées de pigeon aux choux, des faisans au vin avec une fricassée de petits pois et d’échalotes. Ils mangeaient bruyamment en se remémorant les péripéties de leurs journées, parfois en se moquant de celui d’entre eux qui avait raté sa cible.

En guise de dessert, ils fourbissaient leurs fusils pour le lendemain et ils soignaient leurs chiens. Ils se mettaient d’accord sur le gibier qu’ils essaieraient de tirer le lendemain, choisissant avec soin les cartouches adéquats ou échafaudant diverses tactiques. On aurait dit une veillée d’armes entre soldats avant une bataille. Ils ne finissaient jamais la soirée sans s’affaler dans leurs vieux fauteuils en cuir, face à la cheminée, leurs chiens ronflant à leurs pieds.

Là, devant la chaleur du feu, ils aimaient se raconter toutes sortes d’histoires. C’était, après la chasse, leur seconde grande passion.

Il faut avouer que ces trois-là étaient des conteurs hors-pair.

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Ce soir de novembre, ils restaient tranquillement devant la cheminée, l’esprit et la langue en repos. Seuls leurs estomacs étaient en activité, digérant lentement la quantité impressionnante de nourriture qu’ils avaient ingurgitée. Ils regardaient silencieux les longues flammes onduler dans l’âtre, telles des danseuses luminescentes et fantasmagoriques se tortillant en tout sens autour d’une bûche, jetant de grandes ombres agitées sur les murs de la maison.

C’est Paul Tournebride qui brisa ce silence de recueillement en faisant entendre sa voix forte, ce qui fit tressaillir ses camarades :

– Tiens, tant que j’y pense. J’ai un truc à vous raconter.

– Quoi donc ?

– Vous souvenez-vous de Berthier qui servait avec nous au sein de la 2e DB ? Un sous-lieutenant qui avait failli se faire descendre à la fin de la guerre, du côté du Berchtesgaden près du petit bois.

– Pour sûr que je m’en souviens. Un sacré gaillard, dur au mal mais aussi un bon vivant, un foutu viveur, ajouta Langlois l’œil malicieux comme s’il se remémorait soudainement quelques événements croustillants enterrés au fond de sa mémoire.

– Ce que je me rappelle surtout, renchérit Chevallier, c’est qu’à trente ans bien tassés, il avait un succès fou avec toutes les filles que l’on croisait. Et nous, les petits jeunots de vingt ans, cela nous faisait bien râler. Elles n’avaient d’yeux que pour lui.

– Vos mémoires ne vous trompent pas, c’est bien de lui que je vous parle, poursuivit l’ancien juge. Après la guerre, il s’était marié avec une fille du Mans, de vingt ans sa cadette, une belle fille brune, plutôt timide.

– Oui, je ne sais plus par qui, mais j’avais eu vent de ça, intervint le gendarme en se frottant le menton avec nonchalance. Il s’était installé à Alençon, je crois. Et à ce qu’on m’a dit, il plaisait toujours autant à la gent féminine, au grand dam de sa tendre et jeune épouse. Il ne se gênait pas pour la cocufier sans vergogne.

– Ah, ça, le Berthier, il n’allait pas changer du jour au lendemain. Autant qu’il est dans la nature d’un oiseau de virevolter dans les cieux, autant il était dans la nature de Berthier de folâtrer dans tous les jupons. Et ça, personne n’y pouvait rien. C’était dans l’ordre des choses, conclut Tournebride en esquissant un léger sourire.

– Mais pourquoi est-ce que tu nous en parles ce soir ? questionna Chevallier intrigué.

– Pour la simple raison qu’au mois d’août dernier, je suis allé lui rendre une petite visite de courtoisie, dans sa maison d’Alençon dans la rue du Val Noble. Le pauvre Berthier n’était plus que l’ombre de lui-même. Six mois auparavant, une attaque l’avait foudroyé. Depuis ce drame, il est paralysé et reste cloué dans son lit ou végète dans son fauteuil.

– Dieu nous préserve d’une telle fin ! coupa Chevallier en se signant à la va-vite. Cela doit être terrible.

– Pour lui, ce n’est pourtant pas le plus terrible à vivre. Le plus dur à supporter, c’est le comportement de son épouse.

– Comment ça ?

– Il m’a raconté, les yeux mouillants, presque pleurnichant comme le ferait un môme à qui on a cassé un jouet, que sa femme profite de son infirmité pour se venger de tout ce qu’elle a subi par sa faute depuis leur mariage. Il prétend que régulièrement, le soir, elle laisse entrer de jeunes hommes dans la pièce voisine, attenante à celle de sa chambre, et que là elle se livre à la débauche. Cloué dans son lit, le malheureux ne peut qu’entendre les souffrances du sommier agité par leurs ébats, il ne peut qu’entendre, sans y mettre un terme, les soupirs langoureux des amants ou leurs cris de jouissance. Et pour couronner le tout, le lendemain matin, en lui apportant son petit-déjeuner, elle prend un malin plaisir à venir s’asseoir au bord de son lit pour lui relater par le menu sa soirée d’orgie. Elle lui raconte tous les plaisirs procurés par ses vigoureux gigolos, sans omettre aucun détail croustillant.

– La salope ! coupa Pierre Langlois révolté par ce qu’on lui disait.

– Allons, tu n’es pas objectif, mon commandant. A l’annonce des joyeuses turpitudes de notre ami Berthier, je ne t’ai pas entendu lui donner le sobriquet de salaud. Pourtant ce n’était pas un parangon de fidélité. Il ne risquait pas d’être décoré un jour de l’ordre du mérite conjugal.

– Peut-être ! Mais que cette fille profite du fait qu’il soit diminué, je trouve cela dégueulasse.

– Il a sans doute profité, lui, à sa belle époque, de la naïveté, de la confiance ou de la docilité de sa jeune épouse. Pour ma part, elle ne me semble pas plus répréhensible que lui.

– Belle moralité pour un ancien juge ! persifla Langlois. On voit bien le laxisme des socialistes !

– Mes convictions politiques n’entrent nullement en jeu pour ce genre de réflexions, répliqua Tournebride sans broncher. Comme je le faisais lorsque j’étais encore magistrat, j’essaye juste, le plus objectivement possible, de comprendre la situation et les motivations de chaque personne. Imagine un instant cette femme qui, sa vie durant, a vécu avec un mari coureur de jupons, un homme qui n’a jamais cessé de la tromper. Et tout à coup, ce viveur ne peut plus vivre comme il le faisait. Il est diminué, grabataire, sans force… Sans doute que le charme de son mari, son charisme ou la peur, sait-on jamais, de son mari, tout ce qui maintenait enfermé la colère et la rancune de cette femme s’est effondré comme un château de cartes. Elle s’est soudain sentie libre, sans plus aucune entrave. Elle a réalisé qu’elle pouvait enfin se venger de la conduite adultérine de son mari. Elle n’a fait en somme que lui rendre la monnaie de sa pièce. Elle règle ses comptes, si tu préfères,… sans oublier de lui faire payer les intérêts ! Et il faut croire qu’il avait un gros passif, notre ami Berthier.

– Et tu vas conclure qu’il a été puni par où il a péché !

– Pourquoi pas ? lâcha Tournebride en riant. Mais je n’avais pas prévu d’ajouter une moralité à cette triste affaire. Je voulais juste vous conter cette histoire. Elle m’avait tellement sidéré lorsque Berthier s’était confié à moi. C’est fou de penser que son épouse a été capable d’attendre patiemment autant d’années l’occasion pour se venger de la plus cruelle manière.

– S’il fallait affubler ton histoire d’une moralité ou d’une maxime, je pencherai pour « N’oublions pas que la vengeance est un plat qui se mange froid ! » renchérit Langlois en souriant, satisfait de sa trouvaille.

– Bien dit, commandant ! lâcha Chevallier. Et je pense pour ma part que lorsqu’il s’agit d’amour, ce plat peut vite devenir très amer, voire empoisonné… Par mon expérience et par mes lectures, je suis arrivé à la conclusion que de toutes les vengeances mises à exécution, les plus terribles sont celles nées d’un amour trahi !

– Tu n’as pas tort ! poursuit Tournebride d’une voix exagérément grave, peut-être pour signifier qu’en tant qu’ancien magistrat, son avis valait parole d’évangile pour ce type d’affaire. De toutes les vengeances qu’il me fut amenées à traiter, celles liées à l’amour étaient plus violentes et plus ravageuses que celles dues à la convoitise, aux jalousies professionnelles ou aux querelles de voisinage. D’ailleurs ce genre d’affaire fait les choux gras d’une certaine presse. Les journalistes en mal de sensation, tout comme le commun des mortels, sont toujours avides de suivre des procès de crimes passionnels. Ce sont les affaires les plus intéressantes, voire les plus passionnantes, puisqu’elles nous renvoient à nos propres faiblesses.

Le silence se fit soudain dans la pièce comme si les deux hommes se laissaient le temps de méditer les paroles de leur ami. Un silence profond et un peu inattendu durant ces soirées de veillées. A tel point que l’épagneul breton se réveilla et leva le bout de son museau, sans doute un peu surpris de ne plus entendre un flot de paroles bercer son sommeil. Il ne tarda pas à se rendormir en entendant de nouveau la voix forte de Chevallier :

– Je partage ton point de vue, Paul. L’amour déçu entre deux êtres peut-être source des plus cruelles vengeances. Je connais d’ailleurs une histoire édifiante qui pourrait magnifiquement illustrer ton propos. Si vous êtes d’accord, mes amis, je me sens d’humeur ce soir à vous la conter.

– Avec plaisir, répondit aussitôt l’ancien juge en se calant dans son fauteuil, nous t’écoutons, mon vieux. Après une bonne petite partie de chasse comme cet après-midi, nos corps sont au repos mais nos esprits restent aux aguets. Nous sommes toujours à l’affut d’un bon récit qui pourrait nous divertir.

– Moi aussi, je suis partant, ajouta Langlois. Néanmoins s’il faut veiller tard, je suis d’avis de prendre des munitions pour rester attentif.

Sur ces mots, il ouvrit les portes du buffet et en sortit une volumineuse dame-jeanne en grès, cerclé d’osier tressé. Elle était au trois-quarts pleine d’eau-de-vie.

– Voici le meilleur calvados du coin, précisa le vieux gendarme la mine réjouie. Il vient de chez Raymond Deslandes au Haut-de-Crouttes. Il est fameux, sucré juste ce qu’il faut, assez souple et fruité avec au premier abord un petit parfum de pommes et de noix, et surtout en fond de bouche, un agréable goût de pommes cuites. Vous m’en direz des nouvelles.

Sans perdre de temps, il remplit trois petits verres d’un beau liquide ambré pendant que Jacques Chevallier lança en guise d’introduction :

– Je suis d’autant bien placé pour vous conter cette histoire de vengeance qu’elle concerne mes… parents.

 

Avant de poursuivre son histoire, l’ancien ingénieur prit tranquillement le verre de calvados qu’on venait de lui servir, sans doute voulait-il ainsi maintenir un léger suspense. Il avala d’un coup une bonne rasade comme pour donner un coup de fouet à sa langue et ses cordes vocales qui allaient être mises à contribution, tel des athlètes de fond s’apprêtant à s’élancer pour un marathon oral. Il reposa le verre, racla sa gorge et commença son récit.

[1]  SMN est le nom de la Société métallurgique de Normandie.

[2]  Qui a un rapport à la chasse.

[3]  Tout ce qui désigne le passage du gibier (empreinte de pied, odeur, touffes de poils…)

[4]  Tentations d’ordre sexuel qui assaillent certains hommes vers la cinquantaine.

Origine du livre

Origine du livre

Ces trois nouvelles sont « venues » par hasard, après avoir vu le film « Fenêtre sur Cour » d’Alfred Hitchcock. Dans ce film, un mari tue son épouse et se débarrasse du corps.

Cette scène n’a pas manqué d’alimenter diverses interrogations entre ma femme et moi : Est-il si facile d’éliminer son conjoint et de faire disparaître le corps ? Et comment peut-on en arriver là ? Comment peut-on se mettre à haïr à ce point l’être qu’on a aimé autrefois pour vouloir le tuer ?

De ces réflexions est né cet ouvrage. J’ai inventé trois histoires de couples, trois histoires d’adultère et donc trois histoires de vengeance où à chaque fois l’un des conjoints va vouloir se débarrasser de l’autre.

Mes trois narrateurs, trois retraités (un juge d’instruction, un commandant de gendarmerie et un contremaître des usines SMN) vont chacun leur tour raconter une histoire de vengeance…

 

Présentation

Présentation

« Ils s’aiment, se marièrent et eurent beaucoup d’enfants. » C’est ainsi que s’achèvent la plupart des contes de notre enfance mais dans la réalité les histoires d’amour ne se terminent pas toujours de façon aussi idyllique. C’est le constat amer que font trois sexagénaires réunis lors d’une veillée au coin du feu, « que les êtres qui se sont follement aimés peuvent en venir à se haïr et à s’entredéchirer sans aucune pitié ». Tour à tour, les trois hommes vont prendre la parole et conter l’histoire d’un couple brisé par l’adultère. Dans leurs récits, ils vont raconter la manière dont l’être trahi va élaborer minutieusement sa vengeance, mettant tout en œuvre pour punir le conjoint fautif, et le punir au prix fort…

 

 

Grégory Laignel nous livre trois histoires de vengeance particulièrement inventives – qu’elles se déroulent à Caen durant la Grande Guerre, dans le village ornais de Boucé dans les années 1940 ou dans la Manche

au sein du château de Sébeville. Vous découvrirez comment des êtres aimants peuvent se muer en personnes machiavéliques pour se venger d’une trahison amoureuse. A n’en pas douter, après avoir refermé cet ouvrage, vous ne regarderez plus votre conjoint de la même manière…

Feuilletez le livre

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La journée du 17 août 1944

 

Carte du champ de bataille le 17 août 1944 (carte réalisée par Stéphane Jonot, directeur du mémorial de Montormel, 20123)

Pas de repos pour l’artillerie à la fin de la journée du 16 août et les tirs ne vont pas cesser non plus de toute la nuit. Jacqueline Buet note dans son journal : « Nuit encore plus terrible. Je suis couché entre papa et maman. Tout à coup une détonation formidable se fait entendre tout près ; maman se lève d’un bond. « C’est tombé sur eux » dit-elle. Elle court dans l’autre chambre [où dormaient ses autres enfants]. Il n’y a rien. Le matin, nous voyons un gros morceau de pierre d’enlevé tout à côté du volet. Nous avons eu bien peur. La bataille fait rage. Quelques fois un char saute et nous entendons le crépitement des balles qui sautent. Constamment des fumées s’élèvent au-dessus de la forêt ou sur la route du Bourg-Saint-Léonard ainsi que sur Chambois même.[1] »

Le village est soumis à un nouveau tir d’artillerie. C’est au tour de l’école de Chambois d’être touchée.[2] Il avait été décidé d’enterrer Fernand Diavet décédé deux jours auparavant mais le déluge d’obus est trop violent pour se risquer jusqu’au cimetière. On se résout à enterrer le vieil homme dans son jardin. L’absence de l’abbé Jamet, réfugié à la ferme d’Hennecourt, complique la situation. Qu’à cela ne tienne, le sacristain, Louis Pellerin [47 ans], prend les choses en main. Il veut donner des funérailles décentes à son ami : « On ne va pas l’enterrer comme un chien ! » avait-il dit. Louis est descendu sous la mitraille jusqu’à l’église chercher sa croix, le goupillon, son surplis et a remonté tout le patelin. Là, au-dessus de la fosse où reposait le corps, il a pris le temps de réciter la prière des morts alors que les tirs se faisaient entendre, plus menaçants que jamais. Le maire, inquiet du danger, lança au sacristain : « Abrège, Louis ! Va plus vite ! » Louis Pellerin ne se démonta pas. Il rétorqua : « Monsieur Boulais, il faut ce qu’il faut ! » et il poursuivit sa bénédiction jusqu’au bout.[3]

L’étau des Alliés se resserre inexorablement sur les troupes allemandes qui se débandent. L’artillerie canadienne entre dans la danse à son tour, accompagnant de leurs salves la mélodie détonante des canons américains. A Bailleul, le feu allié ne laisse aucun répit à l’Ennemi, ni aux civils coincés dans le village : « L’artillerie alliée accentue la cadence de son tir et c’est de toutes les directions que viennent maintenant les obus. Jusqu’ici, c’était de nuit seulement que passaient les colonnes. Dorénavant, elles s’y montrent en plein jour. Le sauve-qui-peut augmente de densité et d’allure. Dès qu’un avion se montre, tous les hommes descendent et se plaquent aux murailles ; à travers champs se tirent des soldats à pied, beaucoup ont un vélo, volé, naturellement. Chacun de nous s’est blotti dans son abri et les ennemis ont toute latitude pour fouiller les maisons. […] Trois déserteurs, un Turc, un Autrichien et un Russe, se cachent dans la cave du presbytère ; notre bon curé assure leur subsistance.[4] »

Le reflux est général. A l’est, les Allemands ont dû abandonner définitivement Exmes et ont de grandes difficultés à repousser les assauts américains sur le Bourg-Saint-Léonard.

La famille Gondouin pensait être à l’abri à Villebadin chez Georges Guerrier (33 ans). Pourtant à 5h du matin, des Allemands font irruption dans la ferme. Un gradé, un SS de 35 ans aux bottes luisantes, ordonne, dans un excellent français : « De l’eau pour mes hommes, du cidre pour mon état-major ! » Messieurs Guerrier et Gondouin estiment plus prudents de quitter la ferme. Ils savent qu’un attroupement d’Allemands attire les obus alliés aussi sûrement qu’un bout de métal attire un aimant. Georges Guerrier charge un tombereau de couvertures et d’affaires. Il a été décidé de partir en direction d’Exmes. Mais les chefs allemands refusent, ne voulant pas qu’ils rejoignent les lignes alliées. Ils vont les refouler sur Fel. Sur le plateau de Fel, non loin de la ferme du Gué, un avion surgit. Il a repéré le tombereau et le mitraille. Tout le monde se précipite le long d’une haie, laissant la jument partir avec le tombereau et son poulain. L’avion fait un deuxième passage, bat des ailes et disparaît. Remis de leur émotion, les deux familles reprennent leur chemin et dépassent le bois de la Garenne, rempli d’Allemands avec des véhicules, des petits canons et un canon antiaérien bien camouflé en lisière de forêt. Devant l’église de Fel, Pierre Gondouin croise deux vieilles femmes, madame Lenoir et sa sœur, complètement désorientées, avec leurs cabas. Il les emmène avec lui. Toute la troupe ira se réfugier au Logis du Haut-Fel. De cet endroit, ils peuvent entendre les explosions dans le lointain.[5] Gérard Gondouin nous le raconte : « Dans l’après-midi du 17 août, je me promenais autour de notre refuge, j’entendais des bruits d’obus entre le Bourg-Saint-Léonard et Silly en Gouffern. Sur la route devant le château d’eau de Fel, l’idée m’est venue de grimper dans le poteau en ciment pourvu de trous. Le spectacle était hallucinant et violent. Des véhicules allemands avec des chevaux sortaient de la Forêt, une boule de feu, de la fumée, l’ensemble était détruit. Cela faisait peut-être un quart d’heure que j’étais en haut de ce poteau que j’entendis les balles siffler et un support de verre a éclaté. J’ai descendu rapidement et j’ai sauté les trois derniers mètres. Je suis rentré raconter mon aventure, mon père ne m’a pas félicité ![6] »

Pris au piège entre la route Argentan-Trun à l’ouest et la route du Bourg-Saint-Léonard à Chambois à l’est, les Allemands arrivent de plus en plus nombreux à Tournai-sur-Dives. Un flot grossissant de soldats et d’engins vient s’y échouer, avant de tenter de fuir vers Coudehard ou vers Chambois. L’abbé Launay fut témoin de ces moments : « Deux États-majors sont maintenant dans la commune, ils s’affairent autour des cartes, se regardent anxieux, font tous le même geste, décrivent avec l’index de la main droite un cercle dans le creux de leur main gauche et déclarent : « Tommies, Tommies ! » Les Tigres se sont mis en position, prêts à vomir sur la forêt, mais l’Allemand en homme prudent se tait. Seuls les Alliés tirent sans arrêt, assez rarement sur le village, leur objectif est toujours la route de Trun-Chambois, où filent à toute allure sur deux ou trois rangs de front, les voitures en retraite. L’arrosage est si copieux que bientôt certains emprunteront le vicinal, Trun-Tournai-Chambois, qu’ils supposent plus sûr ; mais alors le nombre des soldats et des véhicules s’en va grossissant d’heure en heure ; notre village est devenu le lieu de ralliement de l’armée en déroute.[7] »

Buste de l’abbé Launay sculpté par Théo Jarry. Il est situé à Tournai sur Dives sur la place de la mairie. (Photographie G. Laignel, 2013)

Dans la ferme de Marius Godet au lieudit de Montmilcent, la jeune Paulette et ses parents ne savent plus où s’abriter à cause de ces soldats qui investissent tout le village : « Madame Godet nous avait fait cuire un poulet et fait une purée. Vers 11 heures, un état-major s’installa dans la ferme, nous évinça et se régala de notre repas. [Les Allemands] voulurent garder Raymonde Gérard, fille de mon institutrice. Elle était bien faite, avait dix-huit ans. Son père eut une altercation avec l’occupant quand tout à coup arriva un chef, avec une grande casquette portant l’uniforme S.S. Il demanda les raisons de ces éclats de voix. Un soldat le renseigna. Il salua monsieur Guérard, fille de mon institutrice, et Raymonde et fit des excuses. Nous rejoignîmes notre tranchée. Mon père s’aperçut que les occupants avaient installé quelques pièces d’artillerie, des canons petits modèles et orgues de Staline : « Il faut impérativement déguerpir ! » Nous voilà repartis errer dans Tournay sous des obus qui se rapprochaient. Les rues étaient déjà très encombrées de cadavres, d’hommes, de chevaux et de matériel inutilisable. De nouveau dans Tournay, en quête d’un nouvel abri, à la sortie du bourg, maman s’aperçut que Jacqueline et France n’étaient plus là. Papa ira à leur recherche et les retrouvera avec monsieur Rocher qui tentait de les rassurer. On ne trouva pas d’abri et les hommes décidèrent de passer la nuit dans la « rue Cavée », un chemin vicinal étroit et très encaissé. Les Allemands commençaient à reculer et allaient vers Chambois avec leurs chars, matériels, chariots à chevaux, empruntant eux aussi ledit chemin. Nous nous réfugions le long du talus pour n’être pas écrasés. Que la nuit fut longue ! Les obus passaient au-dessus de nos têtes, incandescents et sifflant. La nuit était illuminée par des fusées.[8] »

Jacques Catherine, réfugié à Tournai dans une maison libre au carrefour du domaine du Mesnil, est lui-aussi témoin de la retraite allemande : « Nous assisterons derrière les rideaux de la fenêtre au passage de l’armée allemande qui se dirige vers Chambois, pas plus vite que des roulottes foraines avec des inévitables arrêts de quelques secondes et puis, ça repart aussitôt et on remarque dans cet interminable convoi des roulantes, ce qui ne laisse aucun doute sur l’évolution des événements. Et puis aussi des jeunes SS, l’arme au poing qui trottinent inlassablement et se font dépasser par les camions chargés à ras bord, d’un butin pillé dans les villes ou villages abandonnés de leurs habitants.[9] »

La poche se rétrécit d’heure en heure. Au nord-ouest, l’armée canadienne n’est pas encore visible, mais elle vient de s’emparer de Falaise et quelques unités sont proches de Louvières. Les habitants de Trun se mettent à espérer une libération imminente : « De 7 heures à 10 heures, recrudescence du tir. Mais du champ de courses on perçoit le tac-tac des mitrailleuses… ce sont eux ! Et cette opinion semble confirmée par de formidables explosions : à l’école de filles, route de Vimoutiers, les Allemands détruisent leur dépôt de munitions. De vives lueurs dominent Trun. La nuit venue, des fusées éclairent la plaine de Villedieu à Tournai, les Alliés fouillent le terrain.[10] »

La libération de Trun se fera le 18 août.

Plaque commémorative de la Libération de Trun par la 4e DB canadienne, apposée sur le monument aux morts de la commune.                     (Photographie G. Laignel, 2013)

Véhicules allemands, dont un lynx (char léger de reconnaissance) et un engin chenillé portant un nebelwerfer,  qui furent abandonnés sur le champ de bataille. Ils ont été ensuite regroupés dans le parc de Saint-Lambert. (Collection mémorial de Montormel)

[1]    Journal de Jacqueline Buet.

[2]    Journal de Fernand Boulais.

[3]    Témoignage de Pierre Billaux aux veillées de 2004.

[4]    Maurice Dornois, A Bailleul, l’avant-dernier tableau de la débâcle allemande, page 117-118, dans La bataille de Normandie au Pays d’Argentan.

[5]    Témoignage de Gérard Gondouin.

[6]   Journal de Gérard Gondouin, Août 1944. La guerre vécue par un adolescent.

[7]    Abbé Launay, Tournai-sur-Dive. Ici l’armée allemande capitula, page 235-236, dans La bataille de Normandie au Pays d’Argentan.

[8]    Journal de Paulette Mesnager, La guerre vécue par une adolescente à Tournai-sur-Dives du 13 au 22 août.

[9]    Témoignage de Jacques Catherine (Archives du Mémorial de Caen. TE 45). La date n’est pas précisée, vraisemblablement le 16 ou 17 août.

[10]  Xavier Rousseau, Trun, page 193, dans La bataille de Normandie au Pays d’Argentan.